En passant

Point Bullshit

http://www.boardgameguru.co.uk/the-fall-of-france-11504-p.asp

Jeux de société « The Fall of France »

Depuis ce matin je bouillonne. L’objet de ma colère ? Un article intitulé « The Fall of France » écrit par Janine di Giovanni paru dans Newsweek le 3 janvier 2014 qui prétend offrir un portrait de la France dans son déclin actuel.

PORTRAIT. Actuellement rédactrice en chef « Moyen-Orient » pour Newsweek, Mme di Giovanni est une journaliste de guerre née aux États-Unis. D’après Wikipedia (consulté le 05/01/2014 à 16h30), c’est « l’une des journalistes les plus respectées et les plus expérimentées d’Europe, avec une vaste expérience de couverture de la guerre et du conflit. Son journalisme a été qualifié de « brillant, posé, accompli » et elle est citée comme le meilleur correspondant étranger de notre génération ». Elle a quitté le quartier de Notting Hill à Londres il y a 10 ans pour s’installer à côté du jardin du Luxembourg à Paris après s’être mariée avec un français.

AFFLIGEANT. Dans sa forme, dans son manque d’explications des faits, dans les raccourcis utilisés et surtout dans le point de vue offert : monoculaire et loin d’un journalisme informé et factuel. Je ne remets pas en question la qualité et le professionnalisme de Mme di Giovanni en tant que journaliste de guerre, cependant, je ne suis pas certaine que son analyse soit des plus raffinées concernant le déclin actuel de la France. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle devrait rester dans son domaine de compétences ou faire un vrai travail de journalisme avant d’écrire sur autre chose que la guerre ou les conflits. Par contre, son intervention pourrait être pertinente si un jour on voit Paris sous les bombes, mais on serait tout de même encore loin à mon avis de l’exil des Huguenots suite à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 (enfin je crois, après tout je ne suis pas historienne).

PARENTHÈSE. Je suis consciente que cela ouvre un débat complexe sur la légitimité de la prise de parole en public, débat tendancieux, voire même dangereux. N’ayant aucune autorité en la matière, je parle en tant que citoyenne française froissée par cette pseudo analyse socio-économico-culturelle de mon pays. Certes, en tant qu’expatriée en France, Mme di Giovanni pourrait offrir un point de vue objectif, voire même novateur. Mais non. Impossible quand on n’observe une réalité qu’au travers de sa lorgnette, depuis le balcon de son appartement du 6ème arrondissement et ce après quelques discussions sociales avec des amis n’appartenant qu’à une seule et unique couche socio-économique. En l’occurrence ici cette couche est dite « élevée » mais pour moi cela poserait le même problème d’unicité des points de vue s’il en avait été autrement.

MÉDIOCRE. Médiocre car écrit par une correspondante de guerre, apriori excellente journaliste, et qui pourtant, nous offre une vision de la France mal informée, mal documentée et mal recherchée. Par exemple, Mme di Giovanni, j’aurais a-do-ré que vous expliquiez en quoi et comment les mondes politiques français et américain ne peuvent pas être comparés à coup de gauche = democrat = liberal Vs. droite = republican = conservative. You, of all people ! How could you make such a shortcut, denying national and international political sciences their own history ! Sur le même principe, ne savez-vous donc pas que le terme « socialism » tel qu’utilisé par la majorité des américains en anglais n’est pas non plus comparable au mot « socialisme » tel qu’utilisé en français par les français ? Et oui, c’est tout le problème de l’interculturalité… Quelle chose complexe ! Il y a la nationalité, la langue, la culture, l’histoire, la compréhension interculturelle, la culture professionnelle, économique, sociale, les identités culturelles, etc. Certes, le cerveau humain, pour traiter les milliers d’informations perçues dans l’environnement, a besoin de créer des catégories pour les ranger et les réutiliser, c’est même au travers de ce processus qui se créent les stéréotypes (je me permets d’utiliser des raccourcis moi aussi). Mais ces stéréotypes ne deviennent dangereux ou mal intentionnés qu’à partir du moment où ils sont véhiculés et vécus comme des préjugés, or, cet article véhicule des idées et des faits sans explication, sans complexité, sans profondeur ; « faits » qui vont être lus, ingurgités et pris comme réels par les lecteurs à qui l’on n’a pas offert un portrait plus réaliste, plus complexe, plus détaillé de la réalité française actuelle. Mais bon, entre nous, ces détails comptent peu, n’est-ce pas ? Restons globaux, c’est plus facile, plus lisible. D’ailleurs, « La chute de la France » est un beau titre, accrocheur, vendeur, racoleur, la totale : bravo.

MENSONGER. Si seulement l’auteure avait écrit cet article comme un article d’opinion, alors oui : donnez votre point de vue, il est vôtre, c’est comme les sentiments, les goûts et les couleurs, ça se discute difficilement, ou juste pour le plaisir de la joute oratoire. Mais, là, il s’agit d’un texte érigé en article informatif de la situation actuelle de la France. Se permettre d’écrire sur un média public aussi lu en s’érigeant « autorité expatriée locale »… Je trouve cela du plus mauvais goût. J’apprends donc, entre autres, que 1/2 litre de lait vaut 4$ US à Paris : soit le taux de change est erroné, soit nous ne vivons pas dans le même monde (OH WAIT !); que la majorité des français payent plus de 70% d’impôts (LOL !) ; que les meilleurs talents sont partis de France et qu’il ne reste que la médiocrité (MERCI !) ; ou encore même que les français n’aiment pas parler anglais (I’m amazed I was even able to understand your article, madam)… Encore une fois, quel dommage d’avoir été aussi rapide en conclusions et aussi avare en explications, parce que ce que vous dites est en partie réel et juste, mais présenté d’une manière si fallacieuse et si mensongère qu’elle est, pour moi, inacceptable de la part d’une personnalité publique comme vous, à l’intelligence, la finesse, l’analyse et l’écriture si développées. Donc par exemple, moi (en tant que française vivant en France), je sais que vous faites référence à l’imposition à 75% des revenus supérieurs à un million d’euros. Mais pour mon ami Jorge qui habite au Mexique ou mon ancien collègue John qui habite en Australie, qu’en est-il ? Et bien, je vous félicite : ils viennent de retenir que la France taxe ses habitants entre 70 et 75% ! (BISOUS !). Donc, entre les minables qui gagnent moins de 5000€ et les médiocres qui sont encore en France (question philosophique bonus : sont-ils restés par stupidité, par pauvreté, par manque de talent ?), en effet ces français : quelle bande de pauvres cons ! Heureusement : il nous reste le métro pour vivre des moments de grâce et des SDF avec qui taper la causette en polonais…

DANGEREUX. Dangereux, car cela ne peut que renforcer un peu plus la blaguounette facile et très stéréotypée des français visant à montrer la débilité latente des américains, que je ne cautionne pas : des cons, des débiles, des chiants, des grands, des gros, des méchants, des gentils, des bienpensants, il y en a dans tous les pays. Malvenu également : qu’en est-il de la responsabilité publique de celui qui écrit sur un média d’envergure internationale accessible au plus grand nombre, car passé au tout numérique depuis décembre 2012 ? Quel dommage de diffuser une telle image de la France, erronée et n’offrant qu’un seul point de vue biaisé par sa propre souffrance, réelle, certes. Dès lors, que penser de la qualité et de la véracité des autres articles publiés par Newsweek sur d’autres pays… ? Je vous laisse y réfléchir.

TRISTE. Oui, je suis attristée par cet article pour une raison complexe et insoupçonnée. On peut se plaindre du French Bashing (dénigrement de la France) autant qu’on veut, nous en sommes la principale source ! Cet article montre que nous-mêmes, français, ne sommes pas capables de faire autre chose que de nous plaindre de ce qui est, sans pour autant essayer d’y changer quoi que se soit. Et cela vaut aussi bien pour les soirées de l’ambassadeur qu’au bistrot du coin ou encore à la réunion de professeurs des écoles du mardi soir. Pour rester dans les stéréotypes grossiers et malvenus : que cela soit Charles-André ou Xavière (avec du champagne), Roger ou Monique (avec de la bière) ou encore Jean-Paul ou Nathalie (avec du vin rouge) , le discours est le même dans le fond : la situation est catastrophique, on court à notre perte, on nous abuse, on nous vole, on nous prend tout… Et chacun mettra le mot qu’il préfère derrière ce « on » : les riches, les dirigeants politiques, les étrangers, les pauvres, etc. Tout le monde y prend pour son grade, et son voisin est toujours mieux loti que soi, évidemment. Ce manque de discernement généralisé et cette vision étroite et nombriliste, c’est peut-être cela que cet article incarne le mieux finalement. Quelle tristesse.

ET MOI, ET MOI, ET MOI ! Je me permets donc, en bonus, d’offrir MON point de vue sur la France, à partir de MA lorgnette d’ex-expatriée française revenue au pays pour tenter d’entreprendre et de créer en dépit des difficultés, réelles et profondes que connait la France.

OUI, la France est un pays en déclin économique, politique, social et culturel… Il serait temps d’accepter cette réalité, au lieu de continuer à surfer les yeux fermés sur la vague obsolète de notre grandeur et de notre rayonnement. Il est toujours plus facile de dépasser les obstacles quand on accepte d’abord leur existence.

OUI, la France est dans une phase de morosité et de doute concernant l’avenir… C’est ce qui provoque, entre autres, de nombreux élans individuels de retour vers ce qui est connu, confortable, reconnaissable (une famille, un métier, une religion, une cause) ; la prise de risque est dévalorisée et conspuée, le changement n’en parlons pas !

OUI, la France n’a pas encore trouvé une culture économique qui lui soit propre et qui lui offre modèle propice au développement exponentiel de ses potentiels et à l’utilisation bénéfique de ses ressources naturelles et humaines… Consultons et apprenons ! Créons et innovons ! Débattons ensemble ! Observons d’autres modèles (au-delà du modèle allemand bitte schön) !

OUI, la France connait une fuite de ses citoyens, et ce toutes classes et tous « cerveaux » confondus… La richesse de la France tient dans sa diversité, dans son hétérogénéité, dans la multitude de ses origines, idées, pensées, etc. Nous pouvons donc encore faire beaucoup de belles choses avec « ceux qui restent » et « ceux qui veulent venir participer ».

OUI, la France est un pays innovant, à l’esprit entrepreneurial fort et aux talents aussi développés que dans les autres pays… Nous n’avons pas encore appris à valoriser et encourager ces initiatives de manière efficiente, constructive et durable.

OUI, la France n’a pas une politique intérieure fonctionnelle d’aide et de soutien économique et culturelle aux entrepreneurs, penseurs, chercheurs, inventeurs, génies, savants fous, jeunes dynamiques, doux rêveurs, originaux, créateurs… Peu importe les explications historiques, sociologiques ou culturelles, il serait peut-être temps de se confronter à cette problématique.

OUI, la France est en quête d’une nouvelle identité et d’une vision commune… On ne peut pas être tous d’accords sur tout, mais peut-être pourrions-nous commencer par poser quelques bases communes et solides autour des atouts incontournables de notre pays : ses ressources naturelles et humaines, sa géographie et son histoire culturellement riches, sa capacité d’innovation, son esprit révolutionnaire, et surtout : sa culture de solidarité. Si, si, j’insiste.

OUI, la France ne valorise pas l’entrepreneur (ni l’intrapreneur d’ailleurs)… elle ne le définit même pas correctement ! Il y a les charges sociales, les impôts, la protection sociale faible, mais pas que, il y a aussi l’isolement social et économique (accès à la location ou prêt bancaire), la non reconnaissance, la non compréhension d’un métier à part entière avec ses propres particularités et besoins, etc.

OUI, la France n’apprend pas aux français à faire la différence entre être un dirigeant et être un entrepreneur… Or, on peut être l’un sans être l’autre. La vision du dirigeant dans l’inconscient collectif est souvent celle du vilain-méchant qui profite de tout et de tous, forcément riche, assoiffé de pouvoir et marchant sur les autres pour réussir. Il serait peut-être temps d’ouvrir le champ des possibles à la multitude de style de direction et de style d’entrepreneurs.

OUI, la France est perdue et désorientée… Perdue dans les faux débats où nos hommes politiques ayant environ 8 ans d’âge mental ne pensent qu’à asseoir leur pouvoir sur les autres, plutôt que de garder l’esprit ouvert et de penser au mieux-être individuel et collectif. Si nos dirigeants politiques ne montrent pas l’exemple, il parait difficile de se vivre comme une nation fière d’elle-même et d’aller de l’avant.

OUI, la France est un pays de râleurs et de critiques incessantes… Et alors ? Optimisons nos atouts et faisons-en une force plutôt qu’un défaut dont nous sommes la risée à l’international. Utilisons ces qualités pour aller de l’avant, imaginer d’autres possibilités, remettre en question, créer de la nouveauté, inventer notre futur, ici et maintenant.

OUI, la France peut (re)devenir un pays où ses habitants se sentent libres (de rêver, d’oser, de penser, de créer), égaux (devant leurs chances, devant leur éducation, devant le champ des possibles) et fraternels (solidaires, ouverts à la différence, tolérants).

À PROPOS DE L’AUTEUR. Je m’appelle Chloé, j’ai 32 ans. Je suis franco-argentine, née à Paris, entre mes 20 ans et mes 30 ans j’ai été expatriée à Montréal (5 ans) et à Dubaï (2 ans). J’ai une formation académique qui a couvert l’anthropologie, la psychologie, la sociologie, la recherche qualitative (études de terrain et ethnographie), le management interculturel, l’information et la communication organisationnelle. J’ai travaillé dans la restauration, l’évènementiel sportif, la recherche académique, le marketing, la communication et la stratégie de développement d’affaires à l’international. Après beaucoup d’hésitations, j’ai décidé de rentrer en France pour créer mon activité professionnelle, aujourd’hui je suis coach d’entrepreneur à mon compte. Oui, le retour a été violent (et il l’est parfois encore) mais je m’accroche, la multitude des modèles que j’ai pu observer de par le monde m’offre de l’espoir pour la France et surtout encore l’envie de participer à la définition de notre modèle unique. J’ai la vision d’un monde où chacun peut s’autoriser à rêver et à oser trouver les ressources nécessaires dans son réseau naturel et social (en ligne et hors ligne). De mon point de vue, La Nature est Généreuse. J’ai également la conviction intime que l’on peut tous participer au changement, pas à pas et à son niveau, action après action. Et ceci est, de mon point de vue, une action, sous forme de coup de gueule et de wake up call. Et si mon idéalisme utopique vous fait doucement sourire, demandez-vous d’abord ce qui vous touche et ce qui parle en vous à ce moment-là et ce que cela signifie pour vous. (BISOUS !).

Montréal Carnavalesque

Bal en Blanc. Palais des Congrès. La soirée de l’année à Montréal.

15.000 personnes se sont préparées pendant un an pour ce party. Aller au gymnase, avoir un corps parfait, faire attention à ses cheveux, coupes et teintures fraiches, incroyables et pimpantes, quelques séances de bronzage, tenter le tout pour le tout pour répondre aux critères universaux de beauté : corps, tête et peau en accord parfait pour ce monde à la fois unique, spécial et magique. Chacun y va de son idée de la beauté et de la perfection, chacun décide s’il veut montrer beaucoup ou peu de sa peau, de son corps, de son être.

Carnaval des temps moderne: pendant cette soirée chacun peut être qui il veut. Je suis toi et tu es moi, nous sommes ensemble, en un même lieu, en un même moment, en un même son. Unisson fantastique de mouvements frénétiques et rythmiques… érotisme contrôlé, sensualité partagée, douce pornographie des corps qui se mélangent, des yeux qui se regardent et s’observent derrière les verres fumés des lunettes de soleil. Je regarde, tu regardes, on regarde, on se regarde, on est vus, mais pas reconnus.

Hier nous étions encore chez nous, en pyjama, en train de relaxer après une semaine de travail, en train de reprendre des forces pour cet unique dimanche de l’année, pour être prêt pour ces 12h de danse, où tous les êtres s’oublient et se laissent emporter par des rythmes sauvages, inconnus et incompréhensibles pour certains, doux, magiques et érotiques pour d’autres.

Qui es-tu ? Un avocat, un technicien Vidéotron, un danseur au 281, un postier, un ouvrier d’usine, un homme d’affaire. Qui suis-je ? Une esthéticienne, une personal trainer, une directrice générale des communications, une conductrice de bus, une professeure à Concordia, une informaticienne, une monteuse à la chaîne, une étudiante. Qui déciderons-nous d’être ce soir ? Un ange passe… en G-string, vêtu de ses deux seules ailes blanches et de ses bottes montantes assorties. Un Adonis en jean, torse nu, collier blanc et lunettes de plage. Une déesse du sexe, vêtue comme Lilou Dallas Multipass dans le 5ème élément. Une drag-queen d’un soir, chaussures compensées, 15 cm de talons, frou-frou et lunettes disco. Une fée distributrice de substances illicites…

Tout le monde est beau, c’est la soirée de l’année à Montréal, et tout le monde est beau, même moi ai ce droit ce soir là : tout le monde est beau, y compris moi. Ici tout le monde a la possibilité d’être beau à sa manière, ici tout le monde sourit, chacun a ses raisons et motivations pour être présent, mais tout le monde est réunit pour un même évènement, une communauté des sens, une communauté de beauté et de passion, une communauté hétérogène, mélange d’êtres humains qui sinon jamais ne seraient réunis ensemble en un même lieu et à une même heure.

Demain matin nous reviendrons chez nous, fantômes d’une nuit de beauté et d’érotisme, lunettes de soleil dans le métro, ouvrir la porte, entrer chez soi, ôter ses vêtements et accessoires magiques, ceux qui nous ont fait être quelqu’un d’autre le temps d’une nuit d’échappatoire et de rêve, aller dans son lit, ou bien remettre sa tenue quotidienne de travail, et repartir pour une autre semaine de travail, les pensées ailleurs, les oreilles encore bourdonnantes de ces décibels féériques, un sourire indécrochable malgré la fatigue. Vivement l’année prochaine que ça recommence.

Crescent Street. Jeudi soir. La journée des 5 à 7.

Concept unique et inconnu de moi avant de mettre un pied sur cette terre magique, le « Nouveau Monde  » qu’ils appelaient ça. Un nouveau monde… kind of. Dans une société où le travail est valorisé et où la majorité des gens travaillent beaucoup et sans compter les heures, la vie pourrait être triste et ennuyeuse. Mais si dans cette même société la fête, les réunions, la boisson et le temps de relaxation et d’oubli du travail sont aussi valorisés, alors la vie est loin d’être monotone et fatigante. Le jeudi, avant-dernière journée de travail, en sortant du bureau, il est temps d’aller prendre un verre ensemble, avec ses collègues, sorte de mini carnaval hebdomadaire où les rôles sociaux et professionnels habituels sont mis de côtés. Il y a deux heures tu te faisais appeler dans le bureau de ta chef directe pour te faire passer un savon pour avoir fait perdre 25.000$ à un client à cause d’un mauvais investissement. Maintenant tu trinques avec elle et vous faites des concours de bras de fer. Peu importe qui gagne ce soir, en ce même lieu, à cette même heure, demain est un autre jour où les rôles redeviendront ce qu’ils étaient.

Temps bâtard entre le loisir et le travail, temps personnel mais professionnel à la fois. Se réunir après avoir déjà passé 9 heures ensemble: « ça faisait tellement longtemps qu’on ne s’était pas vus »! Prendre des shooters ensemble, sentir l’alcool couler doucement dans nos veines, s’incruster dans notre sang et dans nos sens. Parler de tout, parler de rien. De soi? Pas trop. Des autres? Beaucoup. Du travail? Mmmmh, pas trop non plus. « -Tes enfants vont bien? -Oui merci, le plus grand entre au CEGEP dans un mois, il veut être informaticien. -Ah tiens! Mon aînée aussi, on devrait les matcher. -Et toi ma grande, ton chum te fait toujours des misères? -Aaaaah… je suis désolé, ça fait longtemps? -Ah donc tu es un cœur à prendre, on va bien réussir à te trouver quelqu’un au bureau, hehehe! -Bon, bah… ma femme va me remonter les bretelles si je ne rentre pas avant le souper, faque… j’m’en va chez nous, allez ma gang: bonne soirée hein! See you guys.

Momentos. N’importe quel vendredi soir. N’importe quelle période de l’année.

A l’intérieur, c’est les tropiques, au moins 45°C, des centaines de personnes collées les unes aux autres, transpirantes et dansantes aux rythmes effrénés d’Amérique du Sud. Merengue, Reggaeton, Bachata, Salsa, Cumbia, Vallenato, Tambores, Rock en Español… Délices du Sud et délices d’une saveur différente et caliente. Ici se réunit la jeunesse immigrante, avec comme objectif de se sentir au milieu de ses semblables tout en remémorant et en revivant son ancienne vie, là-bas, avant de partir ailleurs, loin, ici. Mélange perturbateur, mélange des cultures, le DJ tour à tour appelle chaque nationalité à se manifester… « -¿Donde están los colombianos? -¿los venezolanos? -¿los mexicanos? -¿los peruanos? -¿los cubanos? -¿los ticos? -¿y los chilenos? »… et voilà! ça y est! Le tour de l’Amérique du Sud est fait… Mmmmh… choix intéressant… et si on est « latino », mais pas de ces pays-là ? Alors il faut croire qu’on doit se taire et se fondre dans la masse, ou bien se sentir vraiment encore plus minoritaire que la sensation quotidienne que l’on peut ressentir en étant un étranger vivant déjà sur une terre « ajena »…

Etrangeté de la nature humaine que de toujours catégoriser et stéréotyper au maximum, il semble plus facile de réduire et de classer en catégories simplificatrices de la réalité sociale et culturelle plutôt que de respecter ces différences, pourtant réelles. Pourquoi chacun n’aurait pas le droit à son appel de présence, comme à l’école le matin. Imaginez la maitresse : « les Nicolas ? », et eux de répondre à l’unisson « présents », « les Nathalie ? », « les Dupont ? », « les Gonzalez ? », « les Ben Cherki ? », etc etc etc… Hehehe… c’est pousser un peu loin le bouchon j’avoue… mais quand même, je me demande comment se sentaient les Guatémaltèques ou les Brésiliens à Momentos…

Ah ! Je sais… ils ne venaient tout simplement pas ! Absence dont je me demande toujours aujourd’hui quelle était la raison. Parce que pendant la Copa America ou les Coupes du Monde de Football, alors là oui chaque nationalité apparaissait à Momentos, pendant la retransmission des matchs, chacun porte alors fièrement les couleurs de son pays… les brésiliens apparaissent… mais pas les guatémaltèques, mmmmh… et oui, leur équipe n’accède jamais aux premiers tours… mmmmh…

Minorité dans la minorité d’un continent qu’on pense homogène et similaire culturellement, d’où la notion de « latino »… Ne serait-ce que le fait que le Brésil parle portugais et non pas espagnol est tout de même déjà un grand fossé entre eux et les autres… Puis quand on y regarde de plus près, chaque pays est un individu fort de caractère, avec des modismes idiomatiques différents, entrainant parfois des confusions voire des incompréhensions entre mexicains et péruviens par exemple. Revenons à Momentos, où il fait toujours aussi chaud, chacun y va de son show personnel avec sa partenaire, retour en arrière et danse à deux, collés, serrés, le rythme les emporte en couple, et ils se laissent aller, tout en essayant d’impressionner la galerie. Tout un monde, celui qui danse le mieux, celui dont la novia est la plus belle, a le plus beau corps, est la plus intelligente et la plus gentille, luttes de pouvoir sur le dancefloor, les conflits se règlent à la danse, un peu à la IAM, le Mia Marseillais, et leur « tout s’arrangeait à la danse »…

Les filles des 343 salopes

« On est en l’an 2000, j’ai à peine 19 ans, je viens juste de le rencontrer, et avec lui, c’est mes « vraies » premières fois. La pilule je la prenais déjà depuis plusieurs années, pour d’autres raisons que des « rapports réguliers avec un partenaire », donc au moins ça tombait plutôt bien: pas besoin de passer par la case gynéco pour pouvoir vivre librement nos ébats. Oui mais voila, j’ai eu rapidement le plaisir [ironie] de pouvoir cocher la case des statistiques morbides « je fais parti des femmes qui prouvent les 0,5% d’inefficacité de la pilule ». Alors qu’on vivait notre élan amoureux, notre jeunesse et notre enthousiasme sexuel débordant, ce gros coup de massue est venu nous frapper… sans prévenir, évidemment (sinon c’est pas drôle !).

Je viens d’une famille ouverte, éduquée et où le dialogue est sommes toutes assez libre. J’étais plutôt « informée » sur des sujets tels que la sexualité, la reproduction, les relations hommes/femmes, la psychologie, l’avortement (expériences vécues par mère, tante, grand-mère et même arrière-grand-mère!), les lois, etc. Et pourtant, j’ai accumulé les « erreurs » qui ont transformé un parcours déjà pas naturellement facile à vivre, en parcours de la combattante déchue.

Comment je m’en suis rendue compte? Tout simplement grâce à ma grand-mère, qui a toujours répété qu’elle savait qu’elle était enceinte instantanément car il lui devenait impossible de fumer et de boire du café. Alors… quand mon odorat est devenu un beau matin surpuissant et que j’ai été écœurée par la clope, le café et toutes les odeurs existantes… J’ai su. D’ailleurs, cet odorat hyper développé ne m’a pas quittée depuis. Weird. Mais comme l’intuition féminine ne fait pas tout, je suis quand même allée acheter un test en pharmacie, histoire de. Prise d’angoisse et de doute, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que d’aller aux toilettes de la fac… Si vous connaissez les locaux de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, alors vous comprendrez pourquoi j’aurais largement pu attendre de rentrer chez moi!

D’abord j’ai été prise de panique, j’ai ressenti de la honte, de la culpabilité, du dégout, de la déception, de la tristesse, j’étais dépitée, désœuvrée. « MON PÈRE VA ME TUER ». En parler à ma mère (à qui je dis pourtant tout) ?! JAMAIS DE LA VIE ! A mes ami(e)s?! Ah non alors, trop la honte. Du coup il ne me restait plus personne à qui en parler… et donc je n’ai rien dit, à personne. Là, je suis encore assise sur la cuvette des chiottes de la fac avec le fameux bâtonnet devant les yeux. Les pensées vont vite, les images défilent, le corps lui, est tétanisé. Bon cocotte, va falloir passer à l’action là. Car oui, je n’ai jamais hésité et je ne me suis jamais posée la question quant à l’issue possible de « la chose ». Pour moi, c’était simplement impensable et impossible d’avoir un enfant à 19 ans avec un garçon que je connaissais depuis 1 mois !

D’ailleurs, bah oui, tiens, et le garçon? ou dois-je dire le « père »? Je suis toujours dans les toilettes. Il est chez ses parents en Normandie. Je vais dehors, je sors mon portable, je m’allume une clope. Coup de poing olfactif. Haut le cœur. « Yüüüüürk, c’est dégueulasse, écrase-moi cette chose que je ne saurai sentir ». Je l’écrase. Je l’appelle. Je tremble. Il répond. Je ne dis même pas bonjour. J’éructe un maladroit et brutal « je crois que je suis enceinte ». Gros silence, puis « Et… ». Ma première pensée (intérieure): t’as vraiment pas de couille mon pauvre, même pas capable d’énoncer les deux possibilités qui se présentent à nous tellement tu as peur. Je réponds: « et… il va falloir faire ce qu’il faut ». Et oui: moi non plus je n’avais pas les « couilles » de le dire à voix haute, bien fait: telle est prise qui croyait prendre! Réponse : « ok ». Moi : « … ». Pensées intérieures: OK ?! C’est tout ? C’est quoi ça ?! Espèce de gros connard de merde !! Euh… tu ne comptes pas revenir en courant à Paris pour… je ne sais pas moi: être avec moi, m’accompagner, me soutenir, même silencieusement. Gros naze. J’hallucine, et en plus tu es prêt à raccrocher, là maintenant, comme ça. Moi je vais bien à part ça, merci d’avoir demandé. Évidemment, je n’ai rien dit de tout ça à voix haute. J’ai encaissé. J’ai assumé. Seule… comme une grande, que je n’étais pas, bien entendu.

Bon, à partir de là tout s’est enchainée en mode « freestyle j’accumule la malchance ». Mon gynéco – qui a confirmé la grossesse 5 minutes auparavant avec un euphorique « ah oui! ça, vous êtes bien enceinte! je dirais même d’environ 5/6 semaines » – me parle maintenant comme si j’étais une menteuse inconsciente, car je lui ai dit que je souhaiter avorter. Il m’explique qu’à partir de là il ne peut rien faire de plus pour moi et que je dois contacter un hôpital ou une clinique. Merci. Au revoir.

Que faire, dans quel ordre, qui, quoi, où? À l’ère de l’hyper-information, de l’Internet, des associations de soutien en tout genre, etc. on pourrait croire que tout est accessible. Pourtant, je dois déplorer qu’à l’époque, complétement pétrifiée et choquée, je n’ai pas réussi à trouver un havre qui m’aurait accueillie, guidée et conseillée. En grande partie de ma faute, c’est vrai. Naïveté? Inconscience? Dramatisation adolescente? Manque de débrouillardise? Je ne sais pas, surement un peu de tout. Finalement, ça sera les Pages jaunes. Requête: « hôpital – service obstétrique – le plus proche ». J’appelle. L’appel le plus sympa que j’ai eu à faire de ma vie. Rendez-vous est pris pour dans 3 jours avec M. Obstétrique, M. Échographie et Mme Psychologie (c’est la loi). Ok.

Le jour J. J’attends 2h (ça commence bien). Réception glaciale, du personnel administratif aux médecins. Pas un regard, et surtout, surtout, pas de compassion. Il me pose les questions de son formulaire, coche des cases, ne commente rien. J’atterris ensuite chez M. Échographie, pas un mot. Bbrrrr, ce gel est froid… essuyez-vous. Il sort. Ok. Je passe ensuite dans le bureau de Mme Psychologie: « il faut établir votre profil psychologique afin d’évaluer votre capacité à prendre une telle décision en conscience des conséquences lourdes qu’elle peut avoir ». Autre série de questions, autres cases cochées. Verdict: je pense que vous réalisez ce que vous vous apprêtez à faire, j’autorise donc la procédure. La loi nous obligeant à vous donner un délai de réflexion d’une semaine… je vous revois mercredi prochain. Je suis ravie d’apprendre qu’en plus de ça, j’en ai encore au moins pour 10 jours à « être enceinte ». De manière très naïve, je ne m’étais même pas vraiment imaginée les détails précis, et pourtant: ça parait évident que ça ne se fait pas par l’opération du saint esprit, pas comme ce qui m’a mis dans cet « état ». Je vais bien. Tout va bien. Je suis au top.

Retour devant M. Obstétrique, il a mon dossier dans la main, le lis silencieusement pendant ce qui me semble être de très longues minutes. Un ange passe. J’espère que c’est lui qui viendra chercher et accompagner mon bébé dans la lumière. J’arrive à lire à l’envers une des cases « mono-embryonnaire ». PAF. Et si ça avait été des jumeaux? Est-ce que cela aurait changé quelque chose? Bizarrement, je crois que oui, mais pourquoi : c’est « plus pire »? moins supportable? Aucune idée…

Ah, le monsieur me parle maintenant, tout en griffonnant dans mon dossier. Comme personne ne m’explique rien, je commence à délirer intérieurement: qu’est-ce qu’il peut bien écrire (la liste de courses que Monique lui a demandé de faire avant de rentrer ce soir)? fait-il des mots croisés (H9: destination exotique en 7 lettres)? un gribouillage (ceux qu’on fait machinalement quand on parle au téléphone)… Il commence à m’expliquer, lascivement, qu’il existe 2 méthodes d’interruption volontaire de grossesse. Aaaaah, là tu m’intéresses, vas-y: développe, explique, cause (je t’autorise à gribouiller en même temps). Soit je prends des médicaments qui provoqueront une fausse couche, soit je passe sur le billard pour une « aspiration ». C’est la même chose. La première est plus douloureuse que la deuxième, mais plus naturelle, avec une possibilité d’échec certes, mais faible sur des sujets jeunes comme vous. Vous préférez quoi ? On dirait un caissier de McDo : « bon, mademoiselle, ça sera le menu 1 ou le menu 2? Avec ou sans frites? » (à prononcer à voix haute à la Élie Kakou). Est-ce que j’ai le droit de dire un WetMcChicken ? Nan hein? Ça ferait mauvais genre quand même, et je ne pense pas qu’il capterait le jeu de mot consistant à insister sur le fait que j’ai les chocottes, grave de chez grave. Je poule-mouille dans ma culotte.

Mon approche d’écriture humoristique-caustique-sarcastique n’enlève rien au fait que je ne prends pas du tout l’avortement comme une intervention, un choix ou une action à la légère, bien au contraire. C’est ce qui explique que j’aie choisis l’option no. 1. J’ai estimé qu’une « simple » opération était un peu trop « facile » (je m’endors, je me réveille, et hop là on n’en parle plus, comme par magie). J’ai donc préféré l’option « naturelle » qui me permettrait de sentir mon corps et par-là même de participer activement au processus de deuil. Donc, mercredi prochain, je reviens ici, je revois Mme Psychologie, et si je décide de procéder à l’intervention, ils me donneront les 2 premières pilules. Ensuite je devrai revenir le vendredi pour prendre la pilule « active » et rester sous surveillance environ une 1/2 journée.

Mercredi. Je passe, je parle, je décide, je prends les 2 pilules, je rentre chez moi.

Jeudi. Je ne me sens pas très bien. J’ai des poussées de tachycardie. J’ai peur. Et si quelque chose clochait. Ma mère est dans le salon… Si elle savait. Ma sœur est au téléphone… Insouciante adolescente. Je suis aux toilettes (décidément… on y revient souvent à ces fameux WC)… victime d’une hémorragie assez colossale. Grosse flippe. MAMAN. Pas le choix, là je dois lui dire, et on doit aller dare-dare à l’hôpital. Je lui vomis la nouvelle en 4 mots, elle encaisse, elle assure, je ne suis plus seule, malgré l’angoisse, quel soulagement ! Finalement plus de peur que de mal, rien d’anormal. Je suis renvoyée chez moi à 2h du mat’ et dois être de retour à 8h. Mais cette fois, je dors bien pour la première fois depuis 15 jours: car demain matin, ma maman m’accompagne. Je ne suis plus seule.

Vendredi. J’ai pris la dernière pilule, maintenant il fait attendre le déclenchement de fausse couche. On est dans la chambre, ma mère me fait rire avec des blagounettes, mais surtout: elle me tient la main. Je passe les détails de ce qui a suivi, un peu trop gore et hardcore à mon gout. Résumons simplement en disant qu’en effet, je l’ai bien senti et vécu à fond. Et surtout: je ne regrette absolument pas d’avoir choisi de le faire par cette méthode. Par rapport à ma personnalité, c’est ce qui m’a permis de faire les choses bien, d’entamer mon deuil de manière positive et constructive, et de l’avoir accompagné -à ma manière- ce p’ti bonhomme.

Bon, la suite de l’histoire -car l’aventure hospitalière ne s’est pas arrêtée là- est que j’ai gagné 2 avortements en 1… c’était pas Noël, mais apparemment c’était ma fête! L’échographie de contrôle a montré que je devais quand même subir une aspiration car l’avortement n’était pas finalisé, donc pour éviter tout risque de septicémie. Vous deviez bien le savoir mademoiselle, le taux d’échec de cette méthode est de l’ordre de 30%. Ah oui, 30% quand même? Ah si seulement j’avais pensé à demander le chiffre exact correspondant à l’expression « faible taux d’échec » (ou si on m’avait mieux informée…), j’aurais peut-être pondérée ma décision différemment… Donc bon, 6 jours après, rebelote-pelote. Anesthésie générale, opération, salle de réveil. DOULEUR. La putain de sa maman (pardon). DOULEUR.

Bon, je passerai aussi sur le fait qu’ils ont laissé partir ma mère ce matin-là sans nous dire que je ne serai pas autorisée à quitter l’hôpital seule en taxi le soir. Je me suis donc retrouvée, dans la salle des urgences, groggy comme pas deux, à devoir décider à quel ami j’allais passer un coup de fil sympathique et surprenant. « Salut (ton le plus enjoué possible), dis-moi, je t’expliquerai, mais: tu peux venir me chercher à l’hôpital là tout de suite? Non, rien de « grave », ne t’en fais pas. Tu peux? Super, merci, je t’attends ici, merci, mille fois merci, je t’expliquerai oui, encore merci ».

Quoi qu’il en soit, voici les détails qui constituent mon témoignage concernant mon avortement. « Suis-je une mère? » … « Ai-je bien fait mon deuil? » … « Pourrais-je encore avoir des enfants? » … « Blablablu blabli ». À partir du moment où on veut aller bien, alors on va bien. Point barre. Au-delà des détails « techniques » traumatisants de mon avortement, je n’ai jamais eu aucun trouble du sommeil par la suite, ni aucun souci d’étique, ou de problème envers ma moralité ni mes valeurs. Par la suite, j’ai finalisé mon deuil de cette âme qui a voulu s’incarner et arriver sur Terre un peu trop tôt en faisant notamment un enterrement symbolique. Je l’ai également prénommé. Il s’appelle Erwann, il fait partie de moi pour toujours, et aujourd’hui il aurait bientôt 11 ans. Je suis une femme stable et équilibrée, j’ai subi un avortement, et je le vis bien.

Pourquoi raconter mon expérience, et ce, à visage découvert qui plus est? Je dois l’avouer, j’ai d’abord commencé à écrire sous mon pseudo et sans mettre de lien vers mon blog. Puis je me suis ravisée, car après avoir signé l’appel d’un « Miss K. » anonyme, je m’en suis immédiatement voulue de ressentir encore le besoin de « m’en cacher », j’ai de nouveau ressenti de la honte et de la culpabilité, comme si j’étais sale, pas présentable. Or, cette démarche (individuelle autant que collective) cherche justement à déconstruire ce mythe de la honte, de la culpabilité, du silence, du poids et des tabous entourant encore en 2011 l’avortement.

J’avais donc commencé à (d)écrire mon expérience par envie et besoin de catharsis thérapeutique, je ne pensais même pas forcement le mettre en ligne. Au fur et à mesure mon geste est devenu un peu plus engagé, voire même très engagé. Je souhaite appuyer la démarche initiée par les filles des 343. Je vais donc publier mon témoignage ici même, le publier sur mon blog avec un lien renvoyant sur ce site, et je publierai le lien sur mes réseaux sociaux. Ce n’est qu’un modeste apport, certes, mais j’y tiens, car si tout le monde se disait « ce n’est pas assez alors pourquoi le faire? », alors on n’arriverait jamais à aucun résultat, changement ou évolution dans nos sociétés.

Par contre, et au risque d’en choquer certaines, je ne souhaite pas associer mon engagement à du militantisme féministe. Sans forcément pouvoir expliquer pourquoi, cela me dérange. Peut-être que c’est parce que de mon point de vue, l’avortement est un acte intrinsèquement à la condition « d’être femme » (un homme, par définition, n’avorte pas). Il va donc au-delà de la lutte des genres en ce qu’il touche de manière complexe et intriquée à de nombreux domaines : reproduction des espèces, médecine, sciences, religions, étique, psychologie, politique, biogénétique, etc. Quoi qu’il en soit, je souhaite que mon témoignage vienne soutenir les rang d’une voix sourde qui souhaite provoquer une évolution psycho-sociétale. Avoir une grande gueule et s’exprimer librement : oui. Se battre pour une cause qui nous tient à cœur : oui.

Mon histoire est banale, nous sommes beaucoup à l’avoir vécue, et d’autres viendront également; mais nous sommes également toutes uniques et spéciales, et il est bon de se le rappeler. Alors aujourd’hui, c’est décidé: plutôt que de vivre cachée et en dissimulant ce « passé » qu’on n’est supposées ne dévoiler qu’avec une certaine gêne et strictement dans notre sphère intime, je le dis haut et fort: J’AI AVORTÉ DANS LES ANNÉES 2000 ET JE VAIS BIEN ! »

:: Témoignage publié dans le cadre de l’appel « IVG, je vais bien, merci! » lancé par « les filles des 343 salopes » ::
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