Montréal Carnavalesque

Bal en Blanc. Palais des Congrès. La soirée de l’année à Montréal.

15.000 personnes se sont préparées pendant un an pour ce party. Aller au gymnase, avoir un corps parfait, faire attention à ses cheveux, coupes et teintures fraiches, incroyables et pimpantes, quelques séances de bronzage, tenter le tout pour le tout pour répondre aux critères universaux de beauté : corps, tête et peau en accord parfait pour ce monde à la fois unique, spécial et magique. Chacun y va de son idée de la beauté et de la perfection, chacun décide s’il veut montrer beaucoup ou peu de sa peau, de son corps, de son être.

Carnaval des temps moderne: pendant cette soirée chacun peut être qui il veut. Je suis toi et tu es moi, nous sommes ensemble, en un même lieu, en un même moment, en un même son. Unisson fantastique de mouvements frénétiques et rythmiques… érotisme contrôlé, sensualité partagée, douce pornographie des corps qui se mélangent, des yeux qui se regardent et s’observent derrière les verres fumés des lunettes de soleil. Je regarde, tu regardes, on regarde, on se regarde, on est vus, mais pas reconnus.

Hier nous étions encore chez nous, en pyjama, en train de relaxer après une semaine de travail, en train de reprendre des forces pour cet unique dimanche de l’année, pour être prêt pour ces 12h de danse, où tous les êtres s’oublient et se laissent emporter par des rythmes sauvages, inconnus et incompréhensibles pour certains, doux, magiques et érotiques pour d’autres.

Qui es-tu ? Un avocat, un technicien Vidéotron, un danseur au 281, un postier, un ouvrier d’usine, un homme d’affaire. Qui suis-je ? Une esthéticienne, une personal trainer, une directrice générale des communications, une conductrice de bus, une professeure à Concordia, une informaticienne, une monteuse à la chaîne, une étudiante. Qui déciderons-nous d’être ce soir ? Un ange passe… en G-string, vêtu de ses deux seules ailes blanches et de ses bottes montantes assorties. Un Adonis en jean, torse nu, collier blanc et lunettes de plage. Une déesse du sexe, vêtue comme Lilou Dallas Multipass dans le 5ème élément. Une drag-queen d’un soir, chaussures compensées, 15 cm de talons, frou-frou et lunettes disco. Une fée distributrice de substances illicites…

Tout le monde est beau, c’est la soirée de l’année à Montréal, et tout le monde est beau, même moi ai ce droit ce soir là : tout le monde est beau, y compris moi. Ici tout le monde a la possibilité d’être beau à sa manière, ici tout le monde sourit, chacun a ses raisons et motivations pour être présent, mais tout le monde est réunit pour un même évènement, une communauté des sens, une communauté de beauté et de passion, une communauté hétérogène, mélange d’êtres humains qui sinon jamais ne seraient réunis ensemble en un même lieu et à une même heure.

Demain matin nous reviendrons chez nous, fantômes d’une nuit de beauté et d’érotisme, lunettes de soleil dans le métro, ouvrir la porte, entrer chez soi, ôter ses vêtements et accessoires magiques, ceux qui nous ont fait être quelqu’un d’autre le temps d’une nuit d’échappatoire et de rêve, aller dans son lit, ou bien remettre sa tenue quotidienne de travail, et repartir pour une autre semaine de travail, les pensées ailleurs, les oreilles encore bourdonnantes de ces décibels féériques, un sourire indécrochable malgré la fatigue. Vivement l’année prochaine que ça recommence.

Crescent Street. Jeudi soir. La journée des 5 à 7.

Concept unique et inconnu de moi avant de mettre un pied sur cette terre magique, le « Nouveau Monde  » qu’ils appelaient ça. Un nouveau monde… kind of. Dans une société où le travail est valorisé et où la majorité des gens travaillent beaucoup et sans compter les heures, la vie pourrait être triste et ennuyeuse. Mais si dans cette même société la fête, les réunions, la boisson et le temps de relaxation et d’oubli du travail sont aussi valorisés, alors la vie est loin d’être monotone et fatigante. Le jeudi, avant-dernière journée de travail, en sortant du bureau, il est temps d’aller prendre un verre ensemble, avec ses collègues, sorte de mini carnaval hebdomadaire où les rôles sociaux et professionnels habituels sont mis de côtés. Il y a deux heures tu te faisais appeler dans le bureau de ta chef directe pour te faire passer un savon pour avoir fait perdre 25.000$ à un client à cause d’un mauvais investissement. Maintenant tu trinques avec elle et vous faites des concours de bras de fer. Peu importe qui gagne ce soir, en ce même lieu, à cette même heure, demain est un autre jour où les rôles redeviendront ce qu’ils étaient.

Temps bâtard entre le loisir et le travail, temps personnel mais professionnel à la fois. Se réunir après avoir déjà passé 9 heures ensemble: « ça faisait tellement longtemps qu’on ne s’était pas vus »! Prendre des shooters ensemble, sentir l’alcool couler doucement dans nos veines, s’incruster dans notre sang et dans nos sens. Parler de tout, parler de rien. De soi? Pas trop. Des autres? Beaucoup. Du travail? Mmmmh, pas trop non plus. « -Tes enfants vont bien? -Oui merci, le plus grand entre au CEGEP dans un mois, il veut être informaticien. -Ah tiens! Mon aînée aussi, on devrait les matcher. -Et toi ma grande, ton chum te fait toujours des misères? -Aaaaah… je suis désolé, ça fait longtemps? -Ah donc tu es un cœur à prendre, on va bien réussir à te trouver quelqu’un au bureau, hehehe! -Bon, bah… ma femme va me remonter les bretelles si je ne rentre pas avant le souper, faque… j’m’en va chez nous, allez ma gang: bonne soirée hein! See you guys.

Momentos. N’importe quel vendredi soir. N’importe quelle période de l’année.

A l’intérieur, c’est les tropiques, au moins 45°C, des centaines de personnes collées les unes aux autres, transpirantes et dansantes aux rythmes effrénés d’Amérique du Sud. Merengue, Reggaeton, Bachata, Salsa, Cumbia, Vallenato, Tambores, Rock en Español… Délices du Sud et délices d’une saveur différente et caliente. Ici se réunit la jeunesse immigrante, avec comme objectif de se sentir au milieu de ses semblables tout en remémorant et en revivant son ancienne vie, là-bas, avant de partir ailleurs, loin, ici. Mélange perturbateur, mélange des cultures, le DJ tour à tour appelle chaque nationalité à se manifester… « -¿Donde están los colombianos? -¿los venezolanos? -¿los mexicanos? -¿los peruanos? -¿los cubanos? -¿los ticos? -¿y los chilenos? »… et voilà! ça y est! Le tour de l’Amérique du Sud est fait… Mmmmh… choix intéressant… et si on est « latino », mais pas de ces pays-là ? Alors il faut croire qu’on doit se taire et se fondre dans la masse, ou bien se sentir vraiment encore plus minoritaire que la sensation quotidienne que l’on peut ressentir en étant un étranger vivant déjà sur une terre « ajena »…

Etrangeté de la nature humaine que de toujours catégoriser et stéréotyper au maximum, il semble plus facile de réduire et de classer en catégories simplificatrices de la réalité sociale et culturelle plutôt que de respecter ces différences, pourtant réelles. Pourquoi chacun n’aurait pas le droit à son appel de présence, comme à l’école le matin. Imaginez la maitresse : « les Nicolas ? », et eux de répondre à l’unisson « présents », « les Nathalie ? », « les Dupont ? », « les Gonzalez ? », « les Ben Cherki ? », etc etc etc… Hehehe… c’est pousser un peu loin le bouchon j’avoue… mais quand même, je me demande comment se sentaient les Guatémaltèques ou les Brésiliens à Momentos…

Ah ! Je sais… ils ne venaient tout simplement pas ! Absence dont je me demande toujours aujourd’hui quelle était la raison. Parce que pendant la Copa America ou les Coupes du Monde de Football, alors là oui chaque nationalité apparaissait à Momentos, pendant la retransmission des matchs, chacun porte alors fièrement les couleurs de son pays… les brésiliens apparaissent… mais pas les guatémaltèques, mmmmh… et oui, leur équipe n’accède jamais aux premiers tours… mmmmh…

Minorité dans la minorité d’un continent qu’on pense homogène et similaire culturellement, d’où la notion de « latino »… Ne serait-ce que le fait que le Brésil parle portugais et non pas espagnol est tout de même déjà un grand fossé entre eux et les autres… Puis quand on y regarde de plus près, chaque pays est un individu fort de caractère, avec des modismes idiomatiques différents, entrainant parfois des confusions voire des incompréhensions entre mexicains et péruviens par exemple. Revenons à Momentos, où il fait toujours aussi chaud, chacun y va de son show personnel avec sa partenaire, retour en arrière et danse à deux, collés, serrés, le rythme les emporte en couple, et ils se laissent aller, tout en essayant d’impressionner la galerie. Tout un monde, celui qui danse le mieux, celui dont la novia est la plus belle, a le plus beau corps, est la plus intelligente et la plus gentille, luttes de pouvoir sur le dancefloor, les conflits se règlent à la danse, un peu à la IAM, le Mia Marseillais, et leur « tout s’arrangeait à la danse »…

D’âme à Rame

Bras ballants, courbé, alourdi par le poids des fardeaux invisible qu’il porte à même le dos, il monte à La Motte-Piquet-Grenelle, s’appuie contre la porte opposée, son regard fixe visant un point invisible. Dans sa main gauche, un cintre enveloppant un habit précieux, un costume endimanché, une parure qui lui est chère. Dans l’autre main, ses doigts s’agrippent fermement aux anses cordées d’un sac Nespresso au contenu plutôt lourd, une nouvelle machine pour agrémenter sa cuisine ou un nouvel accessoire pour offrir à la fille de sa cousine, qui se marie samedi. Ses bras sont lourds, aussi lourd que cette alliance qu’il porte toujours, incapable de se résoudre à l’abandonner. La ranger avec l’autre, la sienne, son double, dans un tiroir… impossible. Les vendre… impossible. Il a décidé de la garder au doigt, ne sachant quoi en faire d’autre. Il se dit qu’à leurs âges, ces dames comprendront que cela ne compte plus, ou plus vraiment de la même manière. Les promesses ont changé avec l’apparition des rides. Le visage hâlé, plutôt bel homme, seul ses yeux trahissent son désarroi et sa solitude. Les traits fins, plutôt « vieux beau », il se demande s’il y a encore une vie après l’amour, ou plutôt s’il y a encore de l’amour après la mort, ou inversement, enfin bref, il est confus, désemparé, il se demande… Ses chaussures en cuir noir brillent, il est en train de les « faire » de telle manière qu’il puisse danser sans souffrir samedi. Cela fait tellement longtemps qu’il n’a pas eu l’occasion, ou plutôt accepté l’invitation, d’aller à une fête et de pouvoir faire danser d’autres sextagénaires du sexe opposé. Un sourire en coin apparaît, ses yeux se plissent de manière imperceptible, puis tout aussi discrètement, ses traits se froissent, le rictus se rigidifie, ai-je le droit d’avoir envie de danser avec quelqu’un d’autre qu’elle ? Saint-Sébastien Froissart. Il descend. Fin de notre altercation virtuelle et invisible au carrefour d’un wagon de métro et de deux vies. Nos chemins se séparent de nouveau, nos pas s’en vont chacun dans leur direction, ni opposées, ni perpendiculaires, juste différentes. Adieu Monsieur Nespresso, merci pour ce moment futile et imperceptible, merci d’être et merci d’avoir nourri mon imagination en quête d’aventures intérieures improbables.

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