Les filles des 343 salopes

« On est en l’an 2000, j’ai à peine 19 ans, je viens juste de le rencontrer, et avec lui, c’est mes « vraies » premières fois. La pilule je la prenais déjà depuis plusieurs années, pour d’autres raisons que des « rapports réguliers avec un partenaire », donc au moins ça tombait plutôt bien: pas besoin de passer par la case gynéco pour pouvoir vivre librement nos ébats. Oui mais voila, j’ai eu rapidement le plaisir [ironie] de pouvoir cocher la case des statistiques morbides « je fais parti des femmes qui prouvent les 0,5% d’inefficacité de la pilule ». Alors qu’on vivait notre élan amoureux, notre jeunesse et notre enthousiasme sexuel débordant, ce gros coup de massue est venu nous frapper… sans prévenir, évidemment (sinon c’est pas drôle !).

Je viens d’une famille ouverte, éduquée et où le dialogue est sommes toutes assez libre. J’étais plutôt « informée » sur des sujets tels que la sexualité, la reproduction, les relations hommes/femmes, la psychologie, l’avortement (expériences vécues par mère, tante, grand-mère et même arrière-grand-mère!), les lois, etc. Et pourtant, j’ai accumulé les « erreurs » qui ont transformé un parcours déjà pas naturellement facile à vivre, en parcours de la combattante déchue.

Comment je m’en suis rendue compte? Tout simplement grâce à ma grand-mère, qui a toujours répété qu’elle savait qu’elle était enceinte instantanément car il lui devenait impossible de fumer et de boire du café. Alors… quand mon odorat est devenu un beau matin surpuissant et que j’ai été écœurée par la clope, le café et toutes les odeurs existantes… J’ai su. D’ailleurs, cet odorat hyper développé ne m’a pas quittée depuis. Weird. Mais comme l’intuition féminine ne fait pas tout, je suis quand même allée acheter un test en pharmacie, histoire de. Prise d’angoisse et de doute, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que d’aller aux toilettes de la fac… Si vous connaissez les locaux de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, alors vous comprendrez pourquoi j’aurais largement pu attendre de rentrer chez moi!

D’abord j’ai été prise de panique, j’ai ressenti de la honte, de la culpabilité, du dégout, de la déception, de la tristesse, j’étais dépitée, désœuvrée. « MON PÈRE VA ME TUER ». En parler à ma mère (à qui je dis pourtant tout) ?! JAMAIS DE LA VIE ! A mes ami(e)s?! Ah non alors, trop la honte. Du coup il ne me restait plus personne à qui en parler… et donc je n’ai rien dit, à personne. Là, je suis encore assise sur la cuvette des chiottes de la fac avec le fameux bâtonnet devant les yeux. Les pensées vont vite, les images défilent, le corps lui, est tétanisé. Bon cocotte, va falloir passer à l’action là. Car oui, je n’ai jamais hésité et je ne me suis jamais posée la question quant à l’issue possible de « la chose ». Pour moi, c’était simplement impensable et impossible d’avoir un enfant à 19 ans avec un garçon que je connaissais depuis 1 mois !

D’ailleurs, bah oui, tiens, et le garçon? ou dois-je dire le « père »? Je suis toujours dans les toilettes. Il est chez ses parents en Normandie. Je vais dehors, je sors mon portable, je m’allume une clope. Coup de poing olfactif. Haut le cœur. « Yüüüüürk, c’est dégueulasse, écrase-moi cette chose que je ne saurai sentir ». Je l’écrase. Je l’appelle. Je tremble. Il répond. Je ne dis même pas bonjour. J’éructe un maladroit et brutal « je crois que je suis enceinte ». Gros silence, puis « Et… ». Ma première pensée (intérieure): t’as vraiment pas de couille mon pauvre, même pas capable d’énoncer les deux possibilités qui se présentent à nous tellement tu as peur. Je réponds: « et… il va falloir faire ce qu’il faut ». Et oui: moi non plus je n’avais pas les « couilles » de le dire à voix haute, bien fait: telle est prise qui croyait prendre! Réponse : « ok ». Moi : « … ». Pensées intérieures: OK ?! C’est tout ? C’est quoi ça ?! Espèce de gros connard de merde !! Euh… tu ne comptes pas revenir en courant à Paris pour… je ne sais pas moi: être avec moi, m’accompagner, me soutenir, même silencieusement. Gros naze. J’hallucine, et en plus tu es prêt à raccrocher, là maintenant, comme ça. Moi je vais bien à part ça, merci d’avoir demandé. Évidemment, je n’ai rien dit de tout ça à voix haute. J’ai encaissé. J’ai assumé. Seule… comme une grande, que je n’étais pas, bien entendu.

Bon, à partir de là tout s’est enchainée en mode « freestyle j’accumule la malchance ». Mon gynéco – qui a confirmé la grossesse 5 minutes auparavant avec un euphorique « ah oui! ça, vous êtes bien enceinte! je dirais même d’environ 5/6 semaines » – me parle maintenant comme si j’étais une menteuse inconsciente, car je lui ai dit que je souhaiter avorter. Il m’explique qu’à partir de là il ne peut rien faire de plus pour moi et que je dois contacter un hôpital ou une clinique. Merci. Au revoir.

Que faire, dans quel ordre, qui, quoi, où? À l’ère de l’hyper-information, de l’Internet, des associations de soutien en tout genre, etc. on pourrait croire que tout est accessible. Pourtant, je dois déplorer qu’à l’époque, complétement pétrifiée et choquée, je n’ai pas réussi à trouver un havre qui m’aurait accueillie, guidée et conseillée. En grande partie de ma faute, c’est vrai. Naïveté? Inconscience? Dramatisation adolescente? Manque de débrouillardise? Je ne sais pas, surement un peu de tout. Finalement, ça sera les Pages jaunes. Requête: « hôpital – service obstétrique – le plus proche ». J’appelle. L’appel le plus sympa que j’ai eu à faire de ma vie. Rendez-vous est pris pour dans 3 jours avec M. Obstétrique, M. Échographie et Mme Psychologie (c’est la loi). Ok.

Le jour J. J’attends 2h (ça commence bien). Réception glaciale, du personnel administratif aux médecins. Pas un regard, et surtout, surtout, pas de compassion. Il me pose les questions de son formulaire, coche des cases, ne commente rien. J’atterris ensuite chez M. Échographie, pas un mot. Bbrrrr, ce gel est froid… essuyez-vous. Il sort. Ok. Je passe ensuite dans le bureau de Mme Psychologie: « il faut établir votre profil psychologique afin d’évaluer votre capacité à prendre une telle décision en conscience des conséquences lourdes qu’elle peut avoir ». Autre série de questions, autres cases cochées. Verdict: je pense que vous réalisez ce que vous vous apprêtez à faire, j’autorise donc la procédure. La loi nous obligeant à vous donner un délai de réflexion d’une semaine… je vous revois mercredi prochain. Je suis ravie d’apprendre qu’en plus de ça, j’en ai encore au moins pour 10 jours à « être enceinte ». De manière très naïve, je ne m’étais même pas vraiment imaginée les détails précis, et pourtant: ça parait évident que ça ne se fait pas par l’opération du saint esprit, pas comme ce qui m’a mis dans cet « état ». Je vais bien. Tout va bien. Je suis au top.

Retour devant M. Obstétrique, il a mon dossier dans la main, le lis silencieusement pendant ce qui me semble être de très longues minutes. Un ange passe. J’espère que c’est lui qui viendra chercher et accompagner mon bébé dans la lumière. J’arrive à lire à l’envers une des cases « mono-embryonnaire ». PAF. Et si ça avait été des jumeaux? Est-ce que cela aurait changé quelque chose? Bizarrement, je crois que oui, mais pourquoi : c’est « plus pire »? moins supportable? Aucune idée…

Ah, le monsieur me parle maintenant, tout en griffonnant dans mon dossier. Comme personne ne m’explique rien, je commence à délirer intérieurement: qu’est-ce qu’il peut bien écrire (la liste de courses que Monique lui a demandé de faire avant de rentrer ce soir)? fait-il des mots croisés (H9: destination exotique en 7 lettres)? un gribouillage (ceux qu’on fait machinalement quand on parle au téléphone)… Il commence à m’expliquer, lascivement, qu’il existe 2 méthodes d’interruption volontaire de grossesse. Aaaaah, là tu m’intéresses, vas-y: développe, explique, cause (je t’autorise à gribouiller en même temps). Soit je prends des médicaments qui provoqueront une fausse couche, soit je passe sur le billard pour une « aspiration ». C’est la même chose. La première est plus douloureuse que la deuxième, mais plus naturelle, avec une possibilité d’échec certes, mais faible sur des sujets jeunes comme vous. Vous préférez quoi ? On dirait un caissier de McDo : « bon, mademoiselle, ça sera le menu 1 ou le menu 2? Avec ou sans frites? » (à prononcer à voix haute à la Élie Kakou). Est-ce que j’ai le droit de dire un WetMcChicken ? Nan hein? Ça ferait mauvais genre quand même, et je ne pense pas qu’il capterait le jeu de mot consistant à insister sur le fait que j’ai les chocottes, grave de chez grave. Je poule-mouille dans ma culotte.

Mon approche d’écriture humoristique-caustique-sarcastique n’enlève rien au fait que je ne prends pas du tout l’avortement comme une intervention, un choix ou une action à la légère, bien au contraire. C’est ce qui explique que j’aie choisis l’option no. 1. J’ai estimé qu’une « simple » opération était un peu trop « facile » (je m’endors, je me réveille, et hop là on n’en parle plus, comme par magie). J’ai donc préféré l’option « naturelle » qui me permettrait de sentir mon corps et par-là même de participer activement au processus de deuil. Donc, mercredi prochain, je reviens ici, je revois Mme Psychologie, et si je décide de procéder à l’intervention, ils me donneront les 2 premières pilules. Ensuite je devrai revenir le vendredi pour prendre la pilule « active » et rester sous surveillance environ une 1/2 journée.

Mercredi. Je passe, je parle, je décide, je prends les 2 pilules, je rentre chez moi.

Jeudi. Je ne me sens pas très bien. J’ai des poussées de tachycardie. J’ai peur. Et si quelque chose clochait. Ma mère est dans le salon… Si elle savait. Ma sœur est au téléphone… Insouciante adolescente. Je suis aux toilettes (décidément… on y revient souvent à ces fameux WC)… victime d’une hémorragie assez colossale. Grosse flippe. MAMAN. Pas le choix, là je dois lui dire, et on doit aller dare-dare à l’hôpital. Je lui vomis la nouvelle en 4 mots, elle encaisse, elle assure, je ne suis plus seule, malgré l’angoisse, quel soulagement ! Finalement plus de peur que de mal, rien d’anormal. Je suis renvoyée chez moi à 2h du mat’ et dois être de retour à 8h. Mais cette fois, je dors bien pour la première fois depuis 15 jours: car demain matin, ma maman m’accompagne. Je ne suis plus seule.

Vendredi. J’ai pris la dernière pilule, maintenant il fait attendre le déclenchement de fausse couche. On est dans la chambre, ma mère me fait rire avec des blagounettes, mais surtout: elle me tient la main. Je passe les détails de ce qui a suivi, un peu trop gore et hardcore à mon gout. Résumons simplement en disant qu’en effet, je l’ai bien senti et vécu à fond. Et surtout: je ne regrette absolument pas d’avoir choisi de le faire par cette méthode. Par rapport à ma personnalité, c’est ce qui m’a permis de faire les choses bien, d’entamer mon deuil de manière positive et constructive, et de l’avoir accompagné -à ma manière- ce p’ti bonhomme.

Bon, la suite de l’histoire -car l’aventure hospitalière ne s’est pas arrêtée là- est que j’ai gagné 2 avortements en 1… c’était pas Noël, mais apparemment c’était ma fête! L’échographie de contrôle a montré que je devais quand même subir une aspiration car l’avortement n’était pas finalisé, donc pour éviter tout risque de septicémie. Vous deviez bien le savoir mademoiselle, le taux d’échec de cette méthode est de l’ordre de 30%. Ah oui, 30% quand même? Ah si seulement j’avais pensé à demander le chiffre exact correspondant à l’expression « faible taux d’échec » (ou si on m’avait mieux informée…), j’aurais peut-être pondérée ma décision différemment… Donc bon, 6 jours après, rebelote-pelote. Anesthésie générale, opération, salle de réveil. DOULEUR. La putain de sa maman (pardon). DOULEUR.

Bon, je passerai aussi sur le fait qu’ils ont laissé partir ma mère ce matin-là sans nous dire que je ne serai pas autorisée à quitter l’hôpital seule en taxi le soir. Je me suis donc retrouvée, dans la salle des urgences, groggy comme pas deux, à devoir décider à quel ami j’allais passer un coup de fil sympathique et surprenant. « Salut (ton le plus enjoué possible), dis-moi, je t’expliquerai, mais: tu peux venir me chercher à l’hôpital là tout de suite? Non, rien de « grave », ne t’en fais pas. Tu peux? Super, merci, je t’attends ici, merci, mille fois merci, je t’expliquerai oui, encore merci ».

Quoi qu’il en soit, voici les détails qui constituent mon témoignage concernant mon avortement. « Suis-je une mère? » … « Ai-je bien fait mon deuil? » … « Pourrais-je encore avoir des enfants? » … « Blablablu blabli ». À partir du moment où on veut aller bien, alors on va bien. Point barre. Au-delà des détails « techniques » traumatisants de mon avortement, je n’ai jamais eu aucun trouble du sommeil par la suite, ni aucun souci d’étique, ou de problème envers ma moralité ni mes valeurs. Par la suite, j’ai finalisé mon deuil de cette âme qui a voulu s’incarner et arriver sur Terre un peu trop tôt en faisant notamment un enterrement symbolique. Je l’ai également prénommé. Il s’appelle Erwann, il fait partie de moi pour toujours, et aujourd’hui il aurait bientôt 11 ans. Je suis une femme stable et équilibrée, j’ai subi un avortement, et je le vis bien.

Pourquoi raconter mon expérience, et ce, à visage découvert qui plus est? Je dois l’avouer, j’ai d’abord commencé à écrire sous mon pseudo et sans mettre de lien vers mon blog. Puis je me suis ravisée, car après avoir signé l’appel d’un « Miss K. » anonyme, je m’en suis immédiatement voulue de ressentir encore le besoin de « m’en cacher », j’ai de nouveau ressenti de la honte et de la culpabilité, comme si j’étais sale, pas présentable. Or, cette démarche (individuelle autant que collective) cherche justement à déconstruire ce mythe de la honte, de la culpabilité, du silence, du poids et des tabous entourant encore en 2011 l’avortement.

J’avais donc commencé à (d)écrire mon expérience par envie et besoin de catharsis thérapeutique, je ne pensais même pas forcement le mettre en ligne. Au fur et à mesure mon geste est devenu un peu plus engagé, voire même très engagé. Je souhaite appuyer la démarche initiée par les filles des 343. Je vais donc publier mon témoignage ici même, le publier sur mon blog avec un lien renvoyant sur ce site, et je publierai le lien sur mes réseaux sociaux. Ce n’est qu’un modeste apport, certes, mais j’y tiens, car si tout le monde se disait « ce n’est pas assez alors pourquoi le faire? », alors on n’arriverait jamais à aucun résultat, changement ou évolution dans nos sociétés.

Par contre, et au risque d’en choquer certaines, je ne souhaite pas associer mon engagement à du militantisme féministe. Sans forcément pouvoir expliquer pourquoi, cela me dérange. Peut-être que c’est parce que de mon point de vue, l’avortement est un acte intrinsèquement à la condition « d’être femme » (un homme, par définition, n’avorte pas). Il va donc au-delà de la lutte des genres en ce qu’il touche de manière complexe et intriquée à de nombreux domaines : reproduction des espèces, médecine, sciences, religions, étique, psychologie, politique, biogénétique, etc. Quoi qu’il en soit, je souhaite que mon témoignage vienne soutenir les rang d’une voix sourde qui souhaite provoquer une évolution psycho-sociétale. Avoir une grande gueule et s’exprimer librement : oui. Se battre pour une cause qui nous tient à cœur : oui.

Mon histoire est banale, nous sommes beaucoup à l’avoir vécue, et d’autres viendront également; mais nous sommes également toutes uniques et spéciales, et il est bon de se le rappeler. Alors aujourd’hui, c’est décidé: plutôt que de vivre cachée et en dissimulant ce « passé » qu’on n’est supposées ne dévoiler qu’avec une certaine gêne et strictement dans notre sphère intime, je le dis haut et fort: J’AI AVORTÉ DANS LES ANNÉES 2000 ET JE VAIS BIEN ! »

:: Témoignage publié dans le cadre de l’appel « IVG, je vais bien, merci! » lancé par « les filles des 343 salopes » ::
:: Lire l’Appel -> « IVG, je vais bien, merci ! » ::
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:: Lire le Manifeste du 5 Avril 1971 -> « Le Manifeste des 343 » ::

To Dubai or not to Dubai?

Commentaire personnel contre certains commérages journalistiques occidentaux bâclés et rédigés à l’arrache à partir d’une missive AFP en morse et tous ceux qui les commentent sans même savoir situer les Émirats Arabes Unis sur une carte. En guise d’exemple : « Un mois de prison ferme pour une bise en public à Dubaï« .

Bonjour à toutes et à tous !

J’habite Dubaï depuis un an et demi et je sais que de l’extérieur ce genre d’articles a l’air démesuré, c’est pourquoi je tiens quand même à faire les « quelques » commentaires suivants, car la couverture médiatique occidentale des Émirats Arabes Unis relèvent parfois, malheureusement, d’un travail bâclé de journalistes qui n’ont jamais mis les pieds ici, ni même interrogé des résidents et des « locaux », et surtout qui ne posent pas les questions qui permettraient de réfléchir et de faire avancer le schmilblick :) Petit point de vocabulaire pour commencer : on appelle un « local » une des rares personnes (850.000 en tout) à avoir le passeport émirati, et donc, à avoir il est vrai : un traitement différentiel disons… favorable.

Les Émirats Arabes Unis répondent de la loi de la Charia et ne s’en cachent pas : notices à l’aéroport, panneaux dans les hôtels, dans les centres commerciaux, etc. Il est notamment établi par cette loi qu’on ne peut montrer aucun « Public Display of Affection » (démonstration publique d’affection) avec des degrés de gravité qui augmentent quand on est musulman(e) et/ou non marié(e). Le seul geste d’affection accepté est de se tenir la main en public, si, et seulement si, le couple est légalement marié (musulman ou non). De cette même loi découle l’interdiction d’avoir des relations « de couple » sans être mariés, donc : on n’habite pas avec son ami(e) et on n’a pas non plus de relations sexuelles avec. Malgré cette interdiction légale, une partie des expatriés vivent en couple sous le même toit sans être mariés et rien ne leur arrivera… tant qu’ils ne créent pas de problèmes. Dans le cas contraire, vu le nombre de caméras disséminées dans la ville, les rues, les immeubles, les hôtels, etc. la police saura facilement utiliser cet acte illégal pour justifier d’une arrestation, d’une incarcération, voire d’un procès, puis d’une déportation. À bien y penser, je préfère encore être déportée que de purger une peine de prison aux Émirats Arabes Unis !

La consommation d’alcool est également interdite. Et pourtant me direz-vous, on en sert dans les bars des hôtels… Hypocrisie ? Oui, bien entendu. On a le droit de boire dans un bar, mais on n’a pas le droit d’être en état d’ébriété sur la voie publique. Donc, à part l’abstinence totale : difficile de dessaouler en 2 minutes chrono le temps de sortir du bar, nous sommes d’accord. Les taxis sont (officieusement) rétribués par des policiers pour ramener des personnes alcoolisées au poste. En tant que résident, on peut demander une licence d’alcool, (a.k.a. carte d’alcoolique), qui permet à la fois d’acheter de l’alcool et d’en consommer en toute légalité. Sans cette carte, on n’est pas censé consommer d’alcool sur le territoire des Émirats Arabes Unis, et on ne peut pas acheter d’alcool ailleurs qu’au « Barracuda » dans l’émirat d’Umm Al Quwain (avec en bonus le risque de se faire arrêter sur la route) ou bien tout simplement… au Duty Free en arrivant à Dubaï… Et oui, autre hypocrisie bizarre (on en n’est plus à une près) : on peut acheter de l’alcool (jusqu’à 4 bouteilles d’alcool fort) en arrivant à Dubaï, avant même d’avoir récupéré sa valise.

Dans la majorité des fameuses anecdotes judiciaires dont les médias vous abreuve (de la prison pour des SMS osés, de la prison pour un bisou sur la joue, de la prison alors qu’il/elle a été violé(e), …), il y a en général une autre histoire derrière qui découle souvent d’un passif négatif avec un local (son ancien employeur -vol d’un fichier client-, son propriétaire -dégradation du bien immobilier-, etc.). Dans le cas de l’hôtesse de l’air et du pilote incarcérés « pour avoir échangé des SMS obscènes« , c’est le mari de cette femme, qui avait demandé le divorce, certainement soupçonneux et bien connecté localement, qui a cherché à l’accuser d’adultère. Par la suite, étant musulmane et donc risquant gros elle a menti en demandant à sa sœur de faire un faux témoignage, ce qui a aggravé les sentences. Je tiens également à répondre à Chloé -non pas parce qu’on a le même prénom-, sur l’exemple qu’elle a choisi pour illustrer son propos, concernant l’adolescent franco-suisse violé par des émiratis à Dubaï en 2007. À cette époque, le viol n’était pas encore reconnu comme un crime par la loi (contrairement à l’homosexualité) et la première réaction de la police a été de l’accuser lui, pour protéger les émiratis mis en cause. Je tiens à préciser que justice a été rendue par la suite, avec pour preuve la déclaration officielle d’Alexandre et de sa mère, Véronique Robert.

Il en va de même pour les anecdotes concernant l’alcool et la drogue. Ici le gouvernement a une tolérance zéro envers l’alcool au volant (de 4 semaines à 5 mois de prison) et l’usage de drogue (2 à 4 ans de prison). Il est bon de savoir que même si l’on n’a pas consommé de la drogue sur le sol des Émirats, on risque quand même la prison en cas de contrôle inopiné à l’aéroport, même si l’on est seulement en transit vers l’Asie par exemple. Sachant que le THC est détectable dans le système d’un individu jusqu’à 45 jours après la consommation, si vous avez passé un bon week-end à Amsterdam il y a 3 semaines et que vous passer maintenant en escale à Dubaï pour aller faire trempette sous le soleil de Goa : mieux vaut avoir un comportement et un look qui vous feront passer en-dessous du radar des douaniers (lire entre les lignes : arriver avec des drapeaux jamaïcains sur son sac et des dreadlocks n’est pas une très bonne idée…).

C’est donc cette loi de la Charia qui est applicable et qui est généralement utilisée pour justifier de l’arrestation et de l’incarcération de quelqu’un, majoritairement avec un motif caché officieux. Donc oui, il y a une justice injuste qui fonctionne à plusieurs niveaux, les locaux étant les mieux lotis. Ils sont surprotégés par leur gouvernement, n’étant que 850.000 au milieu de plus de 5 millions d’expatriés venus faire richesse aux Émirats Arabes Unis. Donc, en cas de litige légal avec un local, peu de chance d’avoir gain de cause, quoique, les choses sont en train de changer (doucement, certes). Par exemple, en cas d’accident de la route (le code de la route relève du code pénal aux Émirats Arabes Unis) avec un local : que l’on soit fautif ou non de l’accident, mieux vaut ne pas faire trop de vague, car c’est justement en cas de rébellion que la police va chercher une raison solide pour incarcérer quelqu’un par le biais d’un autre chef d’accusation.

De manière générale, mon propos tend surtout à recadrer le débat : je pense que l’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Quand on décide de s’expatrier quelque part, on se doit de connaître et d’accepter de se plier aux lois et aux traditions locales. On ne peut pas prétendre venir ici pour devenir riche et profiter des nombreux avantages d’un pays en construction financé par l’argent du pétrole tout en ne respectant pas les règles locales établies. Je ne cherche pas à justifier de l’aspect inacceptable de certaines règles ou de leur application -aspect inacceptable surtout pour quelqu’un qui vient (par exemple) d’un pays où « Liberté, Egalité, Fraternité » sont les mots d’ordre. Par contre si cela est si inacceptable que cela : alors autant s’expatrier ailleurs qu’aux Émirats Arabes Unis. Les frontières ont été ouvertes afin de profiter de l’expertise et du savoir faire de travailleurs étrangers, pourquoi la culture locale devrait s’adapter aux expatriés ? Qui plus est, je tiens à rappeler que la majorité des pays ont eu plusieurs centaines d’années pour mettre en place une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (France, 1789) et autres Habeas Corpus (Angleterre, 1679) et textes officiels servant de modèle moral et de lignes de conduite sociétaux. Pour recontextualiser : les Émirats Arabes Unis ont été créés en 1971, il s’agit donc d’un pays âgé de 39 ans. Avant cette date, il s’agissait de 7 tribus de bédouins correspondant à 7 familles vivant dans le désert et qui n’avaient que très peu de contacts entre eux. Pour en savoir plus, lisez l’article Wikipedia sur les Émirats Arabes Unis.

Je me suis souvent posée la question suivante : serait-il envisageable d’établir des traitements différentiels selon qu’un individu soit en transit, ou bien touriste, ou bien encore résident ? La question est difficile : instinctivement j’ai envie de croire qu’il serait mieux de ne pas juger de la même manière une personne en transit à l’aéroport de Dubaï qu’un résident qui, comme le dit si bien le dicton, n’est pas censé ignorer la loi ; mais alors où s’arrête la catégorisation : homme / femme, musulman / non musulman, résident / non résident… ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, je ne fais qu’ouvrir des pistes de réflexion. En résumé : tout ceci explique pourquoi les Émirats Arabes Unis ne peuvent pas être officiellement considérés comme un pays répondant à Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948). Une mission de l’ONU a été commissionnée en 2009 afin d’établir un diagnostic ainsi que des recommandations, dans le but officiel de pouvoir modifier (petit-à-petit) les mentalités et les mauvaises habitudes qui découlent d’une société qui est passée d’un stade « tribal » à un stade « ultra urbain » en moins de 25 ans. L’exemple de l’adolescent franco-suisse démontre de cette volonté d’évolution.

Veuillez considérer mon commentaire comme une volonté d’informer et de partager mon expérience, et non pas comme une volonté de justifier quoi que ce soit. Je ne souhaite pas non plus juger d’une normalité ou d’une anormalité de la situation, ni du stade d’évolution ou non d’une culture ! Le débat normatif concernant les cultures et leur évolution dans le temps étant bien trop complexe pour prétendre la régler en quelques lignes ou en quelques échanges de commentaires. Je souhaite juste essayer de remettre le débat dans un contexte plus proche de la réalité, tout en allant à l’encontre d’un rapportage des faits parfois trop rapide et très peu sérieux par les médias européens. Un proverbe bien connu de tous les résidents résume assez bien la réalité de la situation : « In Dubai, everything is allowed, until one gets caught« .

C’est un sujet qui me tient à cœur parce que je crois en ce pays. Je reste à votre disposition si vous avez des commentaires ou des questions pour une insider.

Sur ce : shukran & maa is-salaama ;)