En passant

Point Bullshit

http://www.boardgameguru.co.uk/the-fall-of-france-11504-p.asp

Jeux de société « The Fall of France »

Depuis ce matin je bouillonne. L’objet de ma colère ? Un article intitulé « The Fall of France » écrit par Janine di Giovanni paru dans Newsweek le 3 janvier 2014 qui prétend offrir un portrait de la France dans son déclin actuel.

PORTRAIT. Actuellement rédactrice en chef « Moyen-Orient » pour Newsweek, Mme di Giovanni est une journaliste de guerre née aux États-Unis. D’après Wikipedia (consulté le 05/01/2014 à 16h30), c’est « l’une des journalistes les plus respectées et les plus expérimentées d’Europe, avec une vaste expérience de couverture de la guerre et du conflit. Son journalisme a été qualifié de « brillant, posé, accompli » et elle est citée comme le meilleur correspondant étranger de notre génération ». Elle a quitté le quartier de Notting Hill à Londres il y a 10 ans pour s’installer à côté du jardin du Luxembourg à Paris après s’être mariée avec un français.

AFFLIGEANT. Dans sa forme, dans son manque d’explications des faits, dans les raccourcis utilisés et surtout dans le point de vue offert : monoculaire et loin d’un journalisme informé et factuel. Je ne remets pas en question la qualité et le professionnalisme de Mme di Giovanni en tant que journaliste de guerre, cependant, je ne suis pas certaine que son analyse soit des plus raffinées concernant le déclin actuel de la France. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle devrait rester dans son domaine de compétences ou faire un vrai travail de journalisme avant d’écrire sur autre chose que la guerre ou les conflits. Par contre, son intervention pourrait être pertinente si un jour on voit Paris sous les bombes, mais on serait tout de même encore loin à mon avis de l’exil des Huguenots suite à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 (enfin je crois, après tout je ne suis pas historienne).

PARENTHÈSE. Je suis consciente que cela ouvre un débat complexe sur la légitimité de la prise de parole en public, débat tendancieux, voire même dangereux. N’ayant aucune autorité en la matière, je parle en tant que citoyenne française froissée par cette pseudo analyse socio-économico-culturelle de mon pays. Certes, en tant qu’expatriée en France, Mme di Giovanni pourrait offrir un point de vue objectif, voire même novateur. Mais non. Impossible quand on n’observe une réalité qu’au travers de sa lorgnette, depuis le balcon de son appartement du 6ème arrondissement et ce après quelques discussions sociales avec des amis n’appartenant qu’à une seule et unique couche socio-économique. En l’occurrence ici cette couche est dite « élevée » mais pour moi cela poserait le même problème d’unicité des points de vue s’il en avait été autrement.

MÉDIOCRE. Médiocre car écrit par une correspondante de guerre, apriori excellente journaliste, et qui pourtant, nous offre une vision de la France mal informée, mal documentée et mal recherchée. Par exemple, Mme di Giovanni, j’aurais a-do-ré que vous expliquiez en quoi et comment les mondes politiques français et américain ne peuvent pas être comparés à coup de gauche = democrat = liberal Vs. droite = republican = conservative. You, of all people ! How could you make such a shortcut, denying national and international political sciences their own history ! Sur le même principe, ne savez-vous donc pas que le terme « socialism » tel qu’utilisé par la majorité des américains en anglais n’est pas non plus comparable au mot « socialisme » tel qu’utilisé en français par les français ? Et oui, c’est tout le problème de l’interculturalité… Quelle chose complexe ! Il y a la nationalité, la langue, la culture, l’histoire, la compréhension interculturelle, la culture professionnelle, économique, sociale, les identités culturelles, etc. Certes, le cerveau humain, pour traiter les milliers d’informations perçues dans l’environnement, a besoin de créer des catégories pour les ranger et les réutiliser, c’est même au travers de ce processus qui se créent les stéréotypes (je me permets d’utiliser des raccourcis moi aussi). Mais ces stéréotypes ne deviennent dangereux ou mal intentionnés qu’à partir du moment où ils sont véhiculés et vécus comme des préjugés, or, cet article véhicule des idées et des faits sans explication, sans complexité, sans profondeur ; « faits » qui vont être lus, ingurgités et pris comme réels par les lecteurs à qui l’on n’a pas offert un portrait plus réaliste, plus complexe, plus détaillé de la réalité française actuelle. Mais bon, entre nous, ces détails comptent peu, n’est-ce pas ? Restons globaux, c’est plus facile, plus lisible. D’ailleurs, « La chute de la France » est un beau titre, accrocheur, vendeur, racoleur, la totale : bravo.

MENSONGER. Si seulement l’auteure avait écrit cet article comme un article d’opinion, alors oui : donnez votre point de vue, il est vôtre, c’est comme les sentiments, les goûts et les couleurs, ça se discute difficilement, ou juste pour le plaisir de la joute oratoire. Mais, là, il s’agit d’un texte érigé en article informatif de la situation actuelle de la France. Se permettre d’écrire sur un média public aussi lu en s’érigeant « autorité expatriée locale »… Je trouve cela du plus mauvais goût. J’apprends donc, entre autres, que 1/2 litre de lait vaut 4$ US à Paris : soit le taux de change est erroné, soit nous ne vivons pas dans le même monde (OH WAIT !); que la majorité des français payent plus de 70% d’impôts (LOL !) ; que les meilleurs talents sont partis de France et qu’il ne reste que la médiocrité (MERCI !) ; ou encore même que les français n’aiment pas parler anglais (I’m amazed I was even able to understand your article, madam)… Encore une fois, quel dommage d’avoir été aussi rapide en conclusions et aussi avare en explications, parce que ce que vous dites est en partie réel et juste, mais présenté d’une manière si fallacieuse et si mensongère qu’elle est, pour moi, inacceptable de la part d’une personnalité publique comme vous, à l’intelligence, la finesse, l’analyse et l’écriture si développées. Donc par exemple, moi (en tant que française vivant en France), je sais que vous faites référence à l’imposition à 75% des revenus supérieurs à un million d’euros. Mais pour mon ami Jorge qui habite au Mexique ou mon ancien collègue John qui habite en Australie, qu’en est-il ? Et bien, je vous félicite : ils viennent de retenir que la France taxe ses habitants entre 70 et 75% ! (BISOUS !). Donc, entre les minables qui gagnent moins de 5000€ et les médiocres qui sont encore en France (question philosophique bonus : sont-ils restés par stupidité, par pauvreté, par manque de talent ?), en effet ces français : quelle bande de pauvres cons ! Heureusement : il nous reste le métro pour vivre des moments de grâce et des SDF avec qui taper la causette en polonais…

DANGEREUX. Dangereux, car cela ne peut que renforcer un peu plus la blaguounette facile et très stéréotypée des français visant à montrer la débilité latente des américains, que je ne cautionne pas : des cons, des débiles, des chiants, des grands, des gros, des méchants, des gentils, des bienpensants, il y en a dans tous les pays. Malvenu également : qu’en est-il de la responsabilité publique de celui qui écrit sur un média d’envergure internationale accessible au plus grand nombre, car passé au tout numérique depuis décembre 2012 ? Quel dommage de diffuser une telle image de la France, erronée et n’offrant qu’un seul point de vue biaisé par sa propre souffrance, réelle, certes. Dès lors, que penser de la qualité et de la véracité des autres articles publiés par Newsweek sur d’autres pays… ? Je vous laisse y réfléchir.

TRISTE. Oui, je suis attristée par cet article pour une raison complexe et insoupçonnée. On peut se plaindre du French Bashing (dénigrement de la France) autant qu’on veut, nous en sommes la principale source ! Cet article montre que nous-mêmes, français, ne sommes pas capables de faire autre chose que de nous plaindre de ce qui est, sans pour autant essayer d’y changer quoi que se soit. Et cela vaut aussi bien pour les soirées de l’ambassadeur qu’au bistrot du coin ou encore à la réunion de professeurs des écoles du mardi soir. Pour rester dans les stéréotypes grossiers et malvenus : que cela soit Charles-André ou Xavière (avec du champagne), Roger ou Monique (avec de la bière) ou encore Jean-Paul ou Nathalie (avec du vin rouge) , le discours est le même dans le fond : la situation est catastrophique, on court à notre perte, on nous abuse, on nous vole, on nous prend tout… Et chacun mettra le mot qu’il préfère derrière ce « on » : les riches, les dirigeants politiques, les étrangers, les pauvres, etc. Tout le monde y prend pour son grade, et son voisin est toujours mieux loti que soi, évidemment. Ce manque de discernement généralisé et cette vision étroite et nombriliste, c’est peut-être cela que cet article incarne le mieux finalement. Quelle tristesse.

ET MOI, ET MOI, ET MOI ! Je me permets donc, en bonus, d’offrir MON point de vue sur la France, à partir de MA lorgnette d’ex-expatriée française revenue au pays pour tenter d’entreprendre et de créer en dépit des difficultés, réelles et profondes que connait la France.

OUI, la France est un pays en déclin économique, politique, social et culturel… Il serait temps d’accepter cette réalité, au lieu de continuer à surfer les yeux fermés sur la vague obsolète de notre grandeur et de notre rayonnement. Il est toujours plus facile de dépasser les obstacles quand on accepte d’abord leur existence.

OUI, la France est dans une phase de morosité et de doute concernant l’avenir… C’est ce qui provoque, entre autres, de nombreux élans individuels de retour vers ce qui est connu, confortable, reconnaissable (une famille, un métier, une religion, une cause) ; la prise de risque est dévalorisée et conspuée, le changement n’en parlons pas !

OUI, la France n’a pas encore trouvé une culture économique qui lui soit propre et qui lui offre modèle propice au développement exponentiel de ses potentiels et à l’utilisation bénéfique de ses ressources naturelles et humaines… Consultons et apprenons ! Créons et innovons ! Débattons ensemble ! Observons d’autres modèles (au-delà du modèle allemand bitte schön) !

OUI, la France connait une fuite de ses citoyens, et ce toutes classes et tous « cerveaux » confondus… La richesse de la France tient dans sa diversité, dans son hétérogénéité, dans la multitude de ses origines, idées, pensées, etc. Nous pouvons donc encore faire beaucoup de belles choses avec « ceux qui restent » et « ceux qui veulent venir participer ».

OUI, la France est un pays innovant, à l’esprit entrepreneurial fort et aux talents aussi développés que dans les autres pays… Nous n’avons pas encore appris à valoriser et encourager ces initiatives de manière efficiente, constructive et durable.

OUI, la France n’a pas une politique intérieure fonctionnelle d’aide et de soutien économique et culturelle aux entrepreneurs, penseurs, chercheurs, inventeurs, génies, savants fous, jeunes dynamiques, doux rêveurs, originaux, créateurs… Peu importe les explications historiques, sociologiques ou culturelles, il serait peut-être temps de se confronter à cette problématique.

OUI, la France est en quête d’une nouvelle identité et d’une vision commune… On ne peut pas être tous d’accords sur tout, mais peut-être pourrions-nous commencer par poser quelques bases communes et solides autour des atouts incontournables de notre pays : ses ressources naturelles et humaines, sa géographie et son histoire culturellement riches, sa capacité d’innovation, son esprit révolutionnaire, et surtout : sa culture de solidarité. Si, si, j’insiste.

OUI, la France ne valorise pas l’entrepreneur (ni l’intrapreneur d’ailleurs)… elle ne le définit même pas correctement ! Il y a les charges sociales, les impôts, la protection sociale faible, mais pas que, il y a aussi l’isolement social et économique (accès à la location ou prêt bancaire), la non reconnaissance, la non compréhension d’un métier à part entière avec ses propres particularités et besoins, etc.

OUI, la France n’apprend pas aux français à faire la différence entre être un dirigeant et être un entrepreneur… Or, on peut être l’un sans être l’autre. La vision du dirigeant dans l’inconscient collectif est souvent celle du vilain-méchant qui profite de tout et de tous, forcément riche, assoiffé de pouvoir et marchant sur les autres pour réussir. Il serait peut-être temps d’ouvrir le champ des possibles à la multitude de style de direction et de style d’entrepreneurs.

OUI, la France est perdue et désorientée… Perdue dans les faux débats où nos hommes politiques ayant environ 8 ans d’âge mental ne pensent qu’à asseoir leur pouvoir sur les autres, plutôt que de garder l’esprit ouvert et de penser au mieux-être individuel et collectif. Si nos dirigeants politiques ne montrent pas l’exemple, il parait difficile de se vivre comme une nation fière d’elle-même et d’aller de l’avant.

OUI, la France est un pays de râleurs et de critiques incessantes… Et alors ? Optimisons nos atouts et faisons-en une force plutôt qu’un défaut dont nous sommes la risée à l’international. Utilisons ces qualités pour aller de l’avant, imaginer d’autres possibilités, remettre en question, créer de la nouveauté, inventer notre futur, ici et maintenant.

OUI, la France peut (re)devenir un pays où ses habitants se sentent libres (de rêver, d’oser, de penser, de créer), égaux (devant leurs chances, devant leur éducation, devant le champ des possibles) et fraternels (solidaires, ouverts à la différence, tolérants).

À PROPOS DE L’AUTEUR. Je m’appelle Chloé, j’ai 32 ans. Je suis franco-argentine, née à Paris, entre mes 20 ans et mes 30 ans j’ai été expatriée à Montréal (5 ans) et à Dubaï (2 ans). J’ai une formation académique qui a couvert l’anthropologie, la psychologie, la sociologie, la recherche qualitative (études de terrain et ethnographie), le management interculturel, l’information et la communication organisationnelle. J’ai travaillé dans la restauration, l’évènementiel sportif, la recherche académique, le marketing, la communication et la stratégie de développement d’affaires à l’international. Après beaucoup d’hésitations, j’ai décidé de rentrer en France pour créer mon activité professionnelle, aujourd’hui je suis coach d’entrepreneur à mon compte. Oui, le retour a été violent (et il l’est parfois encore) mais je m’accroche, la multitude des modèles que j’ai pu observer de par le monde m’offre de l’espoir pour la France et surtout encore l’envie de participer à la définition de notre modèle unique. J’ai la vision d’un monde où chacun peut s’autoriser à rêver et à oser trouver les ressources nécessaires dans son réseau naturel et social (en ligne et hors ligne). De mon point de vue, La Nature est Généreuse. J’ai également la conviction intime que l’on peut tous participer au changement, pas à pas et à son niveau, action après action. Et ceci est, de mon point de vue, une action, sous forme de coup de gueule et de wake up call. Et si mon idéalisme utopique vous fait doucement sourire, demandez-vous d’abord ce qui vous touche et ce qui parle en vous à ce moment-là et ce que cela signifie pour vous. (BISOUS !).

Montréal Carnavalesque

Bal en Blanc. Palais des Congrès. La soirée de l’année à Montréal.

15.000 personnes se sont préparées pendant un an pour ce party. Aller au gymnase, avoir un corps parfait, faire attention à ses cheveux, coupes et teintures fraiches, incroyables et pimpantes, quelques séances de bronzage, tenter le tout pour le tout pour répondre aux critères universaux de beauté : corps, tête et peau en accord parfait pour ce monde à la fois unique, spécial et magique. Chacun y va de son idée de la beauté et de la perfection, chacun décide s’il veut montrer beaucoup ou peu de sa peau, de son corps, de son être.

Carnaval des temps moderne: pendant cette soirée chacun peut être qui il veut. Je suis toi et tu es moi, nous sommes ensemble, en un même lieu, en un même moment, en un même son. Unisson fantastique de mouvements frénétiques et rythmiques… érotisme contrôlé, sensualité partagée, douce pornographie des corps qui se mélangent, des yeux qui se regardent et s’observent derrière les verres fumés des lunettes de soleil. Je regarde, tu regardes, on regarde, on se regarde, on est vus, mais pas reconnus.

Hier nous étions encore chez nous, en pyjama, en train de relaxer après une semaine de travail, en train de reprendre des forces pour cet unique dimanche de l’année, pour être prêt pour ces 12h de danse, où tous les êtres s’oublient et se laissent emporter par des rythmes sauvages, inconnus et incompréhensibles pour certains, doux, magiques et érotiques pour d’autres.

Qui es-tu ? Un avocat, un technicien Vidéotron, un danseur au 281, un postier, un ouvrier d’usine, un homme d’affaire. Qui suis-je ? Une esthéticienne, une personal trainer, une directrice générale des communications, une conductrice de bus, une professeure à Concordia, une informaticienne, une monteuse à la chaîne, une étudiante. Qui déciderons-nous d’être ce soir ? Un ange passe… en G-string, vêtu de ses deux seules ailes blanches et de ses bottes montantes assorties. Un Adonis en jean, torse nu, collier blanc et lunettes de plage. Une déesse du sexe, vêtue comme Lilou Dallas Multipass dans le 5ème élément. Une drag-queen d’un soir, chaussures compensées, 15 cm de talons, frou-frou et lunettes disco. Une fée distributrice de substances illicites…

Tout le monde est beau, c’est la soirée de l’année à Montréal, et tout le monde est beau, même moi ai ce droit ce soir là : tout le monde est beau, y compris moi. Ici tout le monde a la possibilité d’être beau à sa manière, ici tout le monde sourit, chacun a ses raisons et motivations pour être présent, mais tout le monde est réunit pour un même évènement, une communauté des sens, une communauté de beauté et de passion, une communauté hétérogène, mélange d’êtres humains qui sinon jamais ne seraient réunis ensemble en un même lieu et à une même heure.

Demain matin nous reviendrons chez nous, fantômes d’une nuit de beauté et d’érotisme, lunettes de soleil dans le métro, ouvrir la porte, entrer chez soi, ôter ses vêtements et accessoires magiques, ceux qui nous ont fait être quelqu’un d’autre le temps d’une nuit d’échappatoire et de rêve, aller dans son lit, ou bien remettre sa tenue quotidienne de travail, et repartir pour une autre semaine de travail, les pensées ailleurs, les oreilles encore bourdonnantes de ces décibels féériques, un sourire indécrochable malgré la fatigue. Vivement l’année prochaine que ça recommence.

Crescent Street. Jeudi soir. La journée des 5 à 7.

Concept unique et inconnu de moi avant de mettre un pied sur cette terre magique, le « Nouveau Monde  » qu’ils appelaient ça. Un nouveau monde… kind of. Dans une société où le travail est valorisé et où la majorité des gens travaillent beaucoup et sans compter les heures, la vie pourrait être triste et ennuyeuse. Mais si dans cette même société la fête, les réunions, la boisson et le temps de relaxation et d’oubli du travail sont aussi valorisés, alors la vie est loin d’être monotone et fatigante. Le jeudi, avant-dernière journée de travail, en sortant du bureau, il est temps d’aller prendre un verre ensemble, avec ses collègues, sorte de mini carnaval hebdomadaire où les rôles sociaux et professionnels habituels sont mis de côtés. Il y a deux heures tu te faisais appeler dans le bureau de ta chef directe pour te faire passer un savon pour avoir fait perdre 25.000$ à un client à cause d’un mauvais investissement. Maintenant tu trinques avec elle et vous faites des concours de bras de fer. Peu importe qui gagne ce soir, en ce même lieu, à cette même heure, demain est un autre jour où les rôles redeviendront ce qu’ils étaient.

Temps bâtard entre le loisir et le travail, temps personnel mais professionnel à la fois. Se réunir après avoir déjà passé 9 heures ensemble: « ça faisait tellement longtemps qu’on ne s’était pas vus »! Prendre des shooters ensemble, sentir l’alcool couler doucement dans nos veines, s’incruster dans notre sang et dans nos sens. Parler de tout, parler de rien. De soi? Pas trop. Des autres? Beaucoup. Du travail? Mmmmh, pas trop non plus. « -Tes enfants vont bien? -Oui merci, le plus grand entre au CEGEP dans un mois, il veut être informaticien. -Ah tiens! Mon aînée aussi, on devrait les matcher. -Et toi ma grande, ton chum te fait toujours des misères? -Aaaaah… je suis désolé, ça fait longtemps? -Ah donc tu es un cœur à prendre, on va bien réussir à te trouver quelqu’un au bureau, hehehe! -Bon, bah… ma femme va me remonter les bretelles si je ne rentre pas avant le souper, faque… j’m’en va chez nous, allez ma gang: bonne soirée hein! See you guys.

Momentos. N’importe quel vendredi soir. N’importe quelle période de l’année.

A l’intérieur, c’est les tropiques, au moins 45°C, des centaines de personnes collées les unes aux autres, transpirantes et dansantes aux rythmes effrénés d’Amérique du Sud. Merengue, Reggaeton, Bachata, Salsa, Cumbia, Vallenato, Tambores, Rock en Español… Délices du Sud et délices d’une saveur différente et caliente. Ici se réunit la jeunesse immigrante, avec comme objectif de se sentir au milieu de ses semblables tout en remémorant et en revivant son ancienne vie, là-bas, avant de partir ailleurs, loin, ici. Mélange perturbateur, mélange des cultures, le DJ tour à tour appelle chaque nationalité à se manifester… « -¿Donde están los colombianos? -¿los venezolanos? -¿los mexicanos? -¿los peruanos? -¿los cubanos? -¿los ticos? -¿y los chilenos? »… et voilà! ça y est! Le tour de l’Amérique du Sud est fait… Mmmmh… choix intéressant… et si on est « latino », mais pas de ces pays-là ? Alors il faut croire qu’on doit se taire et se fondre dans la masse, ou bien se sentir vraiment encore plus minoritaire que la sensation quotidienne que l’on peut ressentir en étant un étranger vivant déjà sur une terre « ajena »…

Etrangeté de la nature humaine que de toujours catégoriser et stéréotyper au maximum, il semble plus facile de réduire et de classer en catégories simplificatrices de la réalité sociale et culturelle plutôt que de respecter ces différences, pourtant réelles. Pourquoi chacun n’aurait pas le droit à son appel de présence, comme à l’école le matin. Imaginez la maitresse : « les Nicolas ? », et eux de répondre à l’unisson « présents », « les Nathalie ? », « les Dupont ? », « les Gonzalez ? », « les Ben Cherki ? », etc etc etc… Hehehe… c’est pousser un peu loin le bouchon j’avoue… mais quand même, je me demande comment se sentaient les Guatémaltèques ou les Brésiliens à Momentos…

Ah ! Je sais… ils ne venaient tout simplement pas ! Absence dont je me demande toujours aujourd’hui quelle était la raison. Parce que pendant la Copa America ou les Coupes du Monde de Football, alors là oui chaque nationalité apparaissait à Momentos, pendant la retransmission des matchs, chacun porte alors fièrement les couleurs de son pays… les brésiliens apparaissent… mais pas les guatémaltèques, mmmmh… et oui, leur équipe n’accède jamais aux premiers tours… mmmmh…

Minorité dans la minorité d’un continent qu’on pense homogène et similaire culturellement, d’où la notion de « latino »… Ne serait-ce que le fait que le Brésil parle portugais et non pas espagnol est tout de même déjà un grand fossé entre eux et les autres… Puis quand on y regarde de plus près, chaque pays est un individu fort de caractère, avec des modismes idiomatiques différents, entrainant parfois des confusions voire des incompréhensions entre mexicains et péruviens par exemple. Revenons à Momentos, où il fait toujours aussi chaud, chacun y va de son show personnel avec sa partenaire, retour en arrière et danse à deux, collés, serrés, le rythme les emporte en couple, et ils se laissent aller, tout en essayant d’impressionner la galerie. Tout un monde, celui qui danse le mieux, celui dont la novia est la plus belle, a le plus beau corps, est la plus intelligente et la plus gentille, luttes de pouvoir sur le dancefloor, les conflits se règlent à la danse, un peu à la IAM, le Mia Marseillais, et leur « tout s’arrangeait à la danse »…

To Dubai or not to Dubai?

Commentaire personnel contre certains commérages journalistiques occidentaux bâclés et rédigés à l’arrache à partir d’une missive AFP en morse et tous ceux qui les commentent sans même savoir situer les Émirats Arabes Unis sur une carte. En guise d’exemple : « Un mois de prison ferme pour une bise en public à Dubaï« .

Bonjour à toutes et à tous !

J’habite Dubaï depuis un an et demi et je sais que de l’extérieur ce genre d’articles a l’air démesuré, c’est pourquoi je tiens quand même à faire les « quelques » commentaires suivants, car la couverture médiatique occidentale des Émirats Arabes Unis relèvent parfois, malheureusement, d’un travail bâclé de journalistes qui n’ont jamais mis les pieds ici, ni même interrogé des résidents et des « locaux », et surtout qui ne posent pas les questions qui permettraient de réfléchir et de faire avancer le schmilblick :) Petit point de vocabulaire pour commencer : on appelle un « local » une des rares personnes (850.000 en tout) à avoir le passeport émirati, et donc, à avoir il est vrai : un traitement différentiel disons… favorable.

Les Émirats Arabes Unis répondent de la loi de la Charia et ne s’en cachent pas : notices à l’aéroport, panneaux dans les hôtels, dans les centres commerciaux, etc. Il est notamment établi par cette loi qu’on ne peut montrer aucun « Public Display of Affection » (démonstration publique d’affection) avec des degrés de gravité qui augmentent quand on est musulman(e) et/ou non marié(e). Le seul geste d’affection accepté est de se tenir la main en public, si, et seulement si, le couple est légalement marié (musulman ou non). De cette même loi découle l’interdiction d’avoir des relations « de couple » sans être mariés, donc : on n’habite pas avec son ami(e) et on n’a pas non plus de relations sexuelles avec. Malgré cette interdiction légale, une partie des expatriés vivent en couple sous le même toit sans être mariés et rien ne leur arrivera… tant qu’ils ne créent pas de problèmes. Dans le cas contraire, vu le nombre de caméras disséminées dans la ville, les rues, les immeubles, les hôtels, etc. la police saura facilement utiliser cet acte illégal pour justifier d’une arrestation, d’une incarcération, voire d’un procès, puis d’une déportation. À bien y penser, je préfère encore être déportée que de purger une peine de prison aux Émirats Arabes Unis !

La consommation d’alcool est également interdite. Et pourtant me direz-vous, on en sert dans les bars des hôtels… Hypocrisie ? Oui, bien entendu. On a le droit de boire dans un bar, mais on n’a pas le droit d’être en état d’ébriété sur la voie publique. Donc, à part l’abstinence totale : difficile de dessaouler en 2 minutes chrono le temps de sortir du bar, nous sommes d’accord. Les taxis sont (officieusement) rétribués par des policiers pour ramener des personnes alcoolisées au poste. En tant que résident, on peut demander une licence d’alcool, (a.k.a. carte d’alcoolique), qui permet à la fois d’acheter de l’alcool et d’en consommer en toute légalité. Sans cette carte, on n’est pas censé consommer d’alcool sur le territoire des Émirats Arabes Unis, et on ne peut pas acheter d’alcool ailleurs qu’au « Barracuda » dans l’émirat d’Umm Al Quwain (avec en bonus le risque de se faire arrêter sur la route) ou bien tout simplement… au Duty Free en arrivant à Dubaï… Et oui, autre hypocrisie bizarre (on en n’est plus à une près) : on peut acheter de l’alcool (jusqu’à 4 bouteilles d’alcool fort) en arrivant à Dubaï, avant même d’avoir récupéré sa valise.

Dans la majorité des fameuses anecdotes judiciaires dont les médias vous abreuve (de la prison pour des SMS osés, de la prison pour un bisou sur la joue, de la prison alors qu’il/elle a été violé(e), …), il y a en général une autre histoire derrière qui découle souvent d’un passif négatif avec un local (son ancien employeur -vol d’un fichier client-, son propriétaire -dégradation du bien immobilier-, etc.). Dans le cas de l’hôtesse de l’air et du pilote incarcérés « pour avoir échangé des SMS obscènes« , c’est le mari de cette femme, qui avait demandé le divorce, certainement soupçonneux et bien connecté localement, qui a cherché à l’accuser d’adultère. Par la suite, étant musulmane et donc risquant gros elle a menti en demandant à sa sœur de faire un faux témoignage, ce qui a aggravé les sentences. Je tiens également à répondre à Chloé -non pas parce qu’on a le même prénom-, sur l’exemple qu’elle a choisi pour illustrer son propos, concernant l’adolescent franco-suisse violé par des émiratis à Dubaï en 2007. À cette époque, le viol n’était pas encore reconnu comme un crime par la loi (contrairement à l’homosexualité) et la première réaction de la police a été de l’accuser lui, pour protéger les émiratis mis en cause. Je tiens à préciser que justice a été rendue par la suite, avec pour preuve la déclaration officielle d’Alexandre et de sa mère, Véronique Robert.

Il en va de même pour les anecdotes concernant l’alcool et la drogue. Ici le gouvernement a une tolérance zéro envers l’alcool au volant (de 4 semaines à 5 mois de prison) et l’usage de drogue (2 à 4 ans de prison). Il est bon de savoir que même si l’on n’a pas consommé de la drogue sur le sol des Émirats, on risque quand même la prison en cas de contrôle inopiné à l’aéroport, même si l’on est seulement en transit vers l’Asie par exemple. Sachant que le THC est détectable dans le système d’un individu jusqu’à 45 jours après la consommation, si vous avez passé un bon week-end à Amsterdam il y a 3 semaines et que vous passer maintenant en escale à Dubaï pour aller faire trempette sous le soleil de Goa : mieux vaut avoir un comportement et un look qui vous feront passer en-dessous du radar des douaniers (lire entre les lignes : arriver avec des drapeaux jamaïcains sur son sac et des dreadlocks n’est pas une très bonne idée…).

C’est donc cette loi de la Charia qui est applicable et qui est généralement utilisée pour justifier de l’arrestation et de l’incarcération de quelqu’un, majoritairement avec un motif caché officieux. Donc oui, il y a une justice injuste qui fonctionne à plusieurs niveaux, les locaux étant les mieux lotis. Ils sont surprotégés par leur gouvernement, n’étant que 850.000 au milieu de plus de 5 millions d’expatriés venus faire richesse aux Émirats Arabes Unis. Donc, en cas de litige légal avec un local, peu de chance d’avoir gain de cause, quoique, les choses sont en train de changer (doucement, certes). Par exemple, en cas d’accident de la route (le code de la route relève du code pénal aux Émirats Arabes Unis) avec un local : que l’on soit fautif ou non de l’accident, mieux vaut ne pas faire trop de vague, car c’est justement en cas de rébellion que la police va chercher une raison solide pour incarcérer quelqu’un par le biais d’un autre chef d’accusation.

De manière générale, mon propos tend surtout à recadrer le débat : je pense que l’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Quand on décide de s’expatrier quelque part, on se doit de connaître et d’accepter de se plier aux lois et aux traditions locales. On ne peut pas prétendre venir ici pour devenir riche et profiter des nombreux avantages d’un pays en construction financé par l’argent du pétrole tout en ne respectant pas les règles locales établies. Je ne cherche pas à justifier de l’aspect inacceptable de certaines règles ou de leur application -aspect inacceptable surtout pour quelqu’un qui vient (par exemple) d’un pays où « Liberté, Egalité, Fraternité » sont les mots d’ordre. Par contre si cela est si inacceptable que cela : alors autant s’expatrier ailleurs qu’aux Émirats Arabes Unis. Les frontières ont été ouvertes afin de profiter de l’expertise et du savoir faire de travailleurs étrangers, pourquoi la culture locale devrait s’adapter aux expatriés ? Qui plus est, je tiens à rappeler que la majorité des pays ont eu plusieurs centaines d’années pour mettre en place une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (France, 1789) et autres Habeas Corpus (Angleterre, 1679) et textes officiels servant de modèle moral et de lignes de conduite sociétaux. Pour recontextualiser : les Émirats Arabes Unis ont été créés en 1971, il s’agit donc d’un pays âgé de 39 ans. Avant cette date, il s’agissait de 7 tribus de bédouins correspondant à 7 familles vivant dans le désert et qui n’avaient que très peu de contacts entre eux. Pour en savoir plus, lisez l’article Wikipedia sur les Émirats Arabes Unis.

Je me suis souvent posée la question suivante : serait-il envisageable d’établir des traitements différentiels selon qu’un individu soit en transit, ou bien touriste, ou bien encore résident ? La question est difficile : instinctivement j’ai envie de croire qu’il serait mieux de ne pas juger de la même manière une personne en transit à l’aéroport de Dubaï qu’un résident qui, comme le dit si bien le dicton, n’est pas censé ignorer la loi ; mais alors où s’arrête la catégorisation : homme / femme, musulman / non musulman, résident / non résident… ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, je ne fais qu’ouvrir des pistes de réflexion. En résumé : tout ceci explique pourquoi les Émirats Arabes Unis ne peuvent pas être officiellement considérés comme un pays répondant à Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948). Une mission de l’ONU a été commissionnée en 2009 afin d’établir un diagnostic ainsi que des recommandations, dans le but officiel de pouvoir modifier (petit-à-petit) les mentalités et les mauvaises habitudes qui découlent d’une société qui est passée d’un stade « tribal » à un stade « ultra urbain » en moins de 25 ans. L’exemple de l’adolescent franco-suisse démontre de cette volonté d’évolution.

Veuillez considérer mon commentaire comme une volonté d’informer et de partager mon expérience, et non pas comme une volonté de justifier quoi que ce soit. Je ne souhaite pas non plus juger d’une normalité ou d’une anormalité de la situation, ni du stade d’évolution ou non d’une culture ! Le débat normatif concernant les cultures et leur évolution dans le temps étant bien trop complexe pour prétendre la régler en quelques lignes ou en quelques échanges de commentaires. Je souhaite juste essayer de remettre le débat dans un contexte plus proche de la réalité, tout en allant à l’encontre d’un rapportage des faits parfois trop rapide et très peu sérieux par les médias européens. Un proverbe bien connu de tous les résidents résume assez bien la réalité de la situation : « In Dubai, everything is allowed, until one gets caught« .

C’est un sujet qui me tient à cœur parce que je crois en ce pays. Je reste à votre disposition si vous avez des commentaires ou des questions pour une insider.

Sur ce : shukran & maa is-salaama ;)