Insomniaque au clair de lune

3h du matin. 3°C dehors. Les yeux grands ouverts, je contemple mon plafond blanc illuminé par les lampadaires de la rue et les phares des voitures qui circulent déjà. Ou encore, d’ailleurs, je ne sais pas. Une boule de poils blanche non identifiée, vulgairement et affectueusement appelée Hobby One Kenobi, a profité de mes précédents ronflements pour s’incruster sur ma couette. Maintenant, c’est elle qui ronfle. Mon réveil sonne dans 3h. J’ai un projet recherche à rendre d’ici vendredi midi. L’enjeu ? Pouvoir continuer une maîtrise commencée il y 13 ans. L’enjeu ? Pouvoir renouveler mon visa étudiant. L’enjeu ? Pouvoir rester vivre au Canada. Vraiment, je me demande pourquoi je fais une énième insomnie. Accélération de mon cœur. Sourire narquois. Retournage d’oreiller pour se rafraîchir les idées.

Force est de constater que l’insomnie ne me quittera pas cette nuit. Premier réflexe : lire. Sait-on jamais, ça pourrait embrumer mon cerveau, ralentir mon mental, voire soporifier mes neurones. Réalité du geste : allumer mon téléphone et me balader sur Facebook et Twitter pour voir quels sont les sujets d’actualité du moment. Résultats : je viens d’en prendre pour 15 jours d’insomnies supplémentaires. En 60 minutes, j’ai vu une dizaine de vidéos courtes, lu une quinzaine d’articles et parcouru une centaine de commentaires. Revue de presse 2.0. nocturne.

Le premier ministre du Canada a vu Star Wars lors d’une projection privée avec des enfants malades ET il a déclaré que la politique de l’insécurité et de la peur nous divisait et qu’il était contre ET il a officiellement demandé pardon aux peuples autochtones au nom de l’État Fédéral ET il veut en toucher deux mots au Pape ET il a taclé Trump dans une interview. Tout ça en un jour. Et en plus il fait du yoga.

Michael Moore pose devant une Trump Tower avec une pancarte « We Are All Muslim » et envoie une lettre ouverte à Donald en tentant de lancer le mouvement ‪#‎WeAreAllMuslim‬ sur les internets. Comprendre : nous sommes tous des êtres humains. Puis je lis les commentaires. Et là j’ai envie de vomir. Et surtout je réalise qu’il y a vraiment des chances qu’il soit élu, le blondinet à perruque et à tête d’alcoolique colérique magna des affaires. Mais qui va lui signifier pour de vrai : you’re fired ?

Le Doodle Google du jour, qui célèbre les 245 ans de Ludwig van Beethoven, est awesome.

Dernier scandale féministe (pro ou anti, je ne suis plus certaine…) en France 2.0 : la dernière vidéo de Solange te Parle, concernant la féminité. D’un côté : la société est pleine d’injonctions sexistes dont il faut se libérer pour lutter contre l’oppression patriarcale que nous subissons au quotidien quand on veut nous épiler et nous faire mettre du rouge à lèvres et des talons hauts (ce qui correspond, donc, aux diktats de la société de ce qu’est la féminité). De l’autre : on peut être féminine aussi bien en talons ou les jambes pas épilées ET être une féministe féminine libérée et victorieuse. Mais dire ça c’est un discours d’inclusion universelle, et ÇA, c’est anti-féministe. Je la fais courte et pleine d’ironie ? Oui, un peu.

C’est bientôt Noël. La preuve ? Les multiples photos de sapins décorés, de calendriers de l’avent, d’enfants sur les genoux du Père Noël et de fêtes de bureaux enflammées.

La planète entière, comprendre : mes amis FB (comment ça on récolte les amis qu’on a semés ?! et comment ça mon fil d’actualité est forcément orienté ?! Tss tss), 1) a déjà vu (mais ne dévoile aucun spoiler, c’était juste GÉNIAL), 2) va voir aujourd’hui (et montre la preuve à coup de photo des billets) ou 3) va voir demain (mais n’en dit rien, c’est trop hasbeen de ne pas avoir été VIP en avant-première), le dernier épisode de Star Wars. Mais surtout : tous ceux qui ont rajouté un sabre laser à leur photo de profil sont des insensibles qui passe du drapeau français en hommage aux victimes des attentats à un vulgaire symbole geek en hommage à… À quoi au fait ? Je ne sais plus, je me suis perdue dans la critique de la critique de la critique du point de vue du critique ayant critiqué le premier con ayant émis un avis. Par contre, je n’ai encore lu aucune critique cinématographique de ce film. Incroyable.

Tout le monde y va de sa rétrospective de l’année sur Facebook. Sait-on jamais, si on avait oublié les évènements marquants déjà republiés tout au long de l’année. Merci Facebook, bientôt mémoire universelle de l’humanité. Oh wait.

Au milieu de tout cela, énièmes témoignages, prises de positions et initiatives d’entrepreneurs français. D’un côté, les vilains affreux ayant quitté la mère patrie à la recherche de cultures plus propice à la création d’entreprise – encore blessés d’avoir été honteusement pris à partis par « l’Appel de Simoncini » (du 15 novembre) au lendemain des attentats (bandes d’antipatriotes impurs) – et qui témoignent d’un énième élan patriotique entrepreneurial échoué en faisant le constat qu’une bonne idée ne suffit pas à faire réfléchir et bouger les statuts et positions acquises par l’Administration, l’État, les Journalistes, les Politiques, les *ajouter ce que vous voulez*. De l’autre, des entrepreneurs (de l’économie sociale du partage, notamment) encore en France et cherchant encore des solutions ‪#‎madeinfrance‬ pour lutter contre l’inégalité flagrante de traitement et d’imposition du gouvernement et des entreprises publiques envers des initiatives venues de l’étranger. Jusque là, « tout va bien ». Puis je lis les commentaires. Et là j’ai envie de me tirer une balle. Littéralement.

Et sinon il y a toujours plein de naissance, plein d’annonces de grossesse, plein de mariages, plein de déménagements, et surtout -et heureusement- plein d’animaux pris en flagrant délit de mignoncitude.

Bref, il est 5h. Mon réveil sonne dans 1h. Autant vous dire qu’au moins, je ne pense plus à mon visa d’étudiante au Canada. Non. Maintenant je pense plutôt au biais obligatoire que j’ai dans mon suivi de l’actualité et dans mes lectures via les réseaux sociaux.
Puis ensuite je me rappelle que les médias eux-mêmes sont biaisés et manque cruellement de neutralité. Puis je me demande à qui on peut faire confiance maintenant. Puis je me mets à rêver d’un grotte isolée et déconnectée. Puis je me rappelle que la différence de traitement médiatique en fonction des événements, de leur provenance ou de la couleur des gens qui meurent est effroyablement injuste. Puis je me rappelle que moi-même je participe à ça. Puis je me demande comment je pourrais parler de tout le monde, tout le temps, partout, sans biais, sans jugement, sans oubli. Puis je maugrée contre l’infobésité. Puis j’ai le vertige. Puis je me rappelle que la dernière fois que j’ai voulu participé à un débat sur le traitement médiatique orienté vers la mise en avant d’un homme blanc lors d’un événement marquant de l’histoire de la révolution noire, on m’a dit que je n’avais pas le droit, puisque pas noire. Puis je me demande à moi-même avec perplexité : alors on ne peut plus parler de rien, sur rien, ni avec personne, si on n’est pas directement concerné par le sujet ? Pourtant tout le monde prend la parole à tort et à travers, alors pourquoi pas moi ? Puis je me dis que oui, la liberté d’expression est maître. Puis je me rappelle de ce qu’elle peut coûter. Puis je ris de moi et mon quotidien privilégié. Puis j’ai honte de prendre la parole du coup. Puis je commence à sentir l’angoisse monter. Puis j’essaie de me calmer. Puis je pense enfin à la condition d’être vivant sur une planète Terre si belle naturellement, mais géopolitiquement parlant si laide. Et là j’ai comme des envies de voyager au-delà des frontières terrestres. L’herbe est-elle plus verte sur Vénus ? L’Homme est-il moins violent avec lui-même sur Mars ? Les plutoniens jugent-ils les jupitériens en fonction de leur degré de plutonium dans le sang ?

Décidément, ma schizophrénie géographique, mes délires imaginaires et ma suractivité mentale, ce n’est pas demain que je les soignerai. Ni ce soir d’ailleurs. De toute manière ce soir je ne peux pas, ce soir j’ai insomnie.

Restons-en là !

Aujourd’hui j’ai envie de vous parler d’un phénomène étrange qui continue de me tarauder, et ce, malgré les années et les expériences qui défilent. Je parle de la fâcheuse tendance qu’ont certaines personnes à offrir une disparition silencieuse en guise de rupture. J’ai bien réfléchi au sujet, j’ai demandé autour de moi, j’ai lu un peu de littérature sur le sujet, et j’en tire au moins une conclusion : en 2011, on pourrait croire en une certaine évolution des mœurs et une maturation dans les relations amoureuses, mais non : les gens continuent à disparaitre de la vie de l’autre sans rien dire pour « faire comprendre » que l’histoire est terminée.

DE LA DOULEUR D’ÉGO. Pour l’avoir subi il y a peu, je dois avouer que je suis offusquée et en colère, mais peut-être pas pour les raisons que vous pensez… Oui, c’est moins mon cœur qui a souffert que mon égo, vous savez, cette petite chose que l’on met des années à construire, à nourrir et à entretenir pour réussir à avoir confiance en soi et à avancer dans la vie ? Et c’est là-dessus que j’aimerais faire passer un message. Disparaitre en silence de la vie de quelqu’un avec qui on avait une relation d’ordre romantique, c’est pire que d’abandonner un chien sur une aire d’autoroute, parce que Rex, quand on le laisse, je suis assez certaine qu’on lui fait une dernière tapote sur la tête avant de remonter en voiture et partir. Placé dans cette situation, une fois qu’on a bien vérifié que l’autre est vivant (l’étape du doute), et qu’on a donc compris qu’on a été vulgairement « oublié(e) », on se sent littéralement placé au niveau d’un animal, voire encore pire. On n’a même pas le droit au minimum humain vital : communication, respect et reconnaissance. Alors, pour quelqu’un qui voulait supposément éviter de faire des vagues ou de blesser l’autre… C’est un peu raté non ? Encore plus que de la lâcheté, je pense que c’est de l’égoïsme, de l’inconscience et de la violence que de refuser à l’autre son statut d’être humain en ne lui offrant que son silence.

DES HOMMES VS. DES FEMMES. Petite parenthèse pour préciser que je refuse de tomber dans l’accusation facile et trop souvent utilisée qui consiste à dire que ce sont majoritairement « les Hommes » qui font subir cela « aux Femmes ». Force est de constater que des personnes des deux sexes ont déjà vécu telle expérience. À la limite on peut éventuellement parler de comportement « Masculin » vs. « Féminin » si l’on considère que chacun est constitué d’un mélange des deux propre à soi. Je parlerai donc « des Gens » et non pas « des Hommes », comme je l’ai beaucoup trop entendu dire.

DE LA RENCONTRE. De mon point de vue, le fait que deux personnes, au même moment et au même endroit, aient envie d’être ensemble et de tenter de construire une relation est un fait rare et extraordinaire, voire magique. Oui, je suis une éternelle romantique idéaliste et utopiste, et je le revendique pleinement et en toute sérénité. Une rencontre a donc plus de chance de se terminer sur une rupture que l’inverse, et je pense que tout le monde en est conscient et accepte ces règles. Je pense également que la fin d’une histoire, courte ou longue, intense ou « plate » [en québécois dans le texte], fait partie prenante du jeu romantique, et que chacun est capable de survivre à une telle épreuve, plus ou moins rapidement certes, en fonction de sa propre capacité de résilience.

DE LA RUPTURE ET DU PROCESSUS DE DEUIL. Face à l’annonce ou au constat d’une rupture, le deuil relationnel peut provoquer des états comparables à ceux de la mort d’un proche”. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Wikipedia, mais je pense que tout le monde est d’accord avec cela (oui ? non ?). Selon Deits (1999) : “la détresse qui suit la rupture amoureuse ressemble étrangement à celle ressentie lors du processus de deuil. La personne peut traverser plusieurs étapes soit  le choc, puis la dénégation et le retrait, suivi de la reconnaissance et la douleur, et conclure avec l’adaptation et le renouvellement. Bien entendu, plus la relation était significative, plus grand sera le deuil” (extrait de « Comment surmonter une rupture amoureuse« ).  Au passage, si vous voulez en savoir plus sur les étapes du deuil, allez voir le travail d’Elisabeth Kübler-Ross. On nous dit aussi que “dans tous les cas, pour que le processus du deuil devienne actif, la condition est que le changement soit non-désiré”. Or, dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, le silence de l’autre empêché le processus de deuil car il n’offre pas la seule condition nécessaire : en effet, la personne finit par en arriver à la conclusion que rupture il y a, après maintes et maintes et vaines interrogations, et décidé alors que c’est termine. Il ne s’agit pas d’un changement non-désiré, il nous est infligé « par défaut », c’est différent. Je ne sais pas pour vous, mais pour fermer un cercle et passer à autre chose, moi j’ai besoin de dire les choses, notamment en énonçant à l’autre, toujours silencieux, et qui le restera, que l’histoire est terminée. Brèfle de talivernes, en n’offrant pas à l’autre un message clair, on ne lui permet pas de commencer son « deuil » de manière consciente et constructive. Au lieu de cela, on le laisse errer à ses interrogations et ses inquiétudes. Et surtout on le blesse de manière plus profonde et traumatisante que le message en lui-même. L’abandon silencieux de la relation laisse une trace indélébile bien plus traumatique qu’une « simple » ou qu’une « traditionnelle » rupture sentimentale.

DE LA MÉTHODE. Cependant, la manière avec laquelle un individu est « poussé » hors d’une relation peut avoir un impact traumatique plus ou moins grand. Et je tiens à discuter ici aussi de cette question de « méthode de rupture ». Il y a une forte croyance sociale qui met beaucoup de pression sur la majorité des gens concernant les « explications » à donner. Dans le cas d’une relation longue, où des engagements ont été pris, effectivement rompre avec une discussion et quelques explications parait normal, sain et respectueux de l’autre. Mais dans le cas de relations plus légères, débutantes ou moins engageantes, je n’ai personnellement pas besoin de savoir « pourquoi » la personne me quitte. Il me parait normal que la personne réalise au bout de quelques semaines ou quelques mois qu’elle n’a tout simplement pas envie d’aller plus loin, voire que certains aspects de ma personnalité ou de ma manière d’être au quotidien sont insupportables. Cela nous est déjà arrivé à toutes et à tous, n’est-ce pas ? Ce moment où, quoique l’autre fasse ou dise, on a envie de lui mettre des claques et de partir en courant ? Et quand cela vous arrive, êtes-vous capable de vous expliquer à vous-même le pourquoi du comment, au-delà des excuses du genre « il a une voix de fille » ou « elle a un grain de beauté énorme sur la joue » ? Alors comment voulez-vous pouvoir l’expliquer à l’autre ? Mission impossible. L’unique et réelle explication est que, même si l’autre est très gentil, intelligent, sympa, etc. cela ne « fit » pas comme ça devrait, il n’y a pas d’alchimie, pas de ressenti. Point barre. Et l’étape suivante logique est d’en conclure qu’il vaut mieux ne pas continuer, tout du moins pour les personnes normalement constituées qui ne restent pas avec quelqu’un qu’ils n’aiment pas simplement par peur de rester seuls [mais ceci fera l’objet d’un autre billet…].

DU MÉDIA. Je sais que la culture populaire s’offusque de certains médias de rupture, et je crois que cela a pu créer une augmentation de l’anxiété liée au fait de rompre avec quelqu’un. Je vais prendre l’exemple d’un épisode de Sex and The City pour illustrer mon propos. Dans la saison 6 pendant l’épisode 7, Jack Berger rompt avec Carrie en lui laissant sur un Post-It le message suivant : “I’m sorry. I Can’t. Don’t hate me.” [Traduction : “Je suis désolé. Je ne peux pas. Ne me haie pas.”] dont voici la scène, « the Post-It breakup » :

Très en colère, tout l’épisode tourne autour de cette horrible manière d’avoir rompu avec elle. Petit bonus humoristique, comme tout être humain normalement constitué, après une rupture on rameute les copains et les copines et on va s’en coller une et tous les moyens sont bons. C’est ainsi que Carrie se fait choper par la police en train de fumer un pétard, mais je vous laisse voir comment elle échappe à l’incarcération maximales dans cet extrait, « Carrie & Samantha gets high » :

Bien qu’hilarantes, ces scènes transmettent un message perturbant et paralysant pour celui qui souhaite rompre avec quelqu’un : Oh mon dieu ! Berger a Scan-Da-Leu-Se-Ment rompu avec Carrie sur-un-Post-It ! Personnellement je préfère largement que le message soit transmis, et donc reçu. Peu importe la manière de le faire.

DE L’HUMILITÉ. Enfin, je pense sincèrement (et naïvement) que la majorité de l’humanité est profondément gentille et ne cherche pas à blesser autrui. On a tous déjà été dans cette situation où on a « peur de faire du mal » à quelqu’un sauf qu’on ne souhaite plus être avec ladite personne pour autant. Et là j’ai envie de nous rappeler à notre propre humilité : tout le monde s’est déjà remis d’une séparation, avec différents degrés de difficulté selon la durée et l’intensité de la relation en question, certes. Mais cessons donc un peu de nous donner plus d’importance que nous en avons réellement sur et pour l’autre : acceptons qu’ainsi va la vie, aussi bien pour nous, que pour autrui. Encore plus que de la lâcheté, je pense que c’est de l’arrogance que de refuser d’exprimer sa volonté de rupture de manière claire et directe.

En conclusion, cet été j’aurais volontiers reçu un texto disant « restons-en là » (13 caractères) plutôt que de devoir passer par toutes les étapes par lesquelles je suis passée, pour finalement en arriver à devoir moi-même mettre un terme à une relation que je ne souhaitais pas voir se terminer. Je me serais sentie moins bête, moins humiliée, plus respectée, et en bonus j’aurais pu profiter de mes vacances autrement en me faisant plaisir… Et oui : comme on dit un espagnol « un clavo saca otro clavo » [traduction : « un clou en sort un autre »] ! ;)

Quand j’ai posé la question sur Twitter concernant votre point de vue sur la rupture en mode Post-It, vous êtes plusieurs à m’avoir répondue que c’était toujours mieux que le silence… Et vous, qu’en pensez-vous ?