D’âme à Rame

Bras ballants, courbé, alourdi par le poids des fardeaux invisible qu’il porte à même le dos, il monte à La Motte-Piquet-Grenelle, s’appuie contre la porte opposée, son regard fixe visant un point invisible. Dans sa main gauche, un cintre enveloppant un habit précieux, un costume endimanché, une parure qui lui est chère. Dans l’autre main, ses doigts s’agrippent fermement aux anses cordées d’un sac Nespresso au contenu plutôt lourd, une nouvelle machine pour agrémenter sa cuisine ou un nouvel accessoire pour offrir à la fille de sa cousine, qui se marie samedi. Ses bras sont lourds, aussi lourd que cette alliance qu’il porte toujours, incapable de se résoudre à l’abandonner. La ranger avec l’autre, la sienne, son double, dans un tiroir… impossible. Les vendre… impossible. Il a décidé de la garder au doigt, ne sachant quoi en faire d’autre. Il se dit qu’à leurs âges, ces dames comprendront que cela ne compte plus, ou plus vraiment de la même manière. Les promesses ont changé avec l’apparition des rides. Le visage hâlé, plutôt bel homme, seul ses yeux trahissent son désarroi et sa solitude. Les traits fins, plutôt « vieux beau », il se demande s’il y a encore une vie après l’amour, ou plutôt s’il y a encore de l’amour après la mort, ou inversement, enfin bref, il est confus, désemparé, il se demande… Ses chaussures en cuir noir brillent, il est en train de les « faire » de telle manière qu’il puisse danser sans souffrir samedi. Cela fait tellement longtemps qu’il n’a pas eu l’occasion, ou plutôt accepté l’invitation, d’aller à une fête et de pouvoir faire danser d’autres sextagénaires du sexe opposé. Un sourire en coin apparaît, ses yeux se plissent de manière imperceptible, puis tout aussi discrètement, ses traits se froissent, le rictus se rigidifie, ai-je le droit d’avoir envie de danser avec quelqu’un d’autre qu’elle ? Saint-Sébastien Froissart. Il descend. Fin de notre altercation virtuelle et invisible au carrefour d’un wagon de métro et de deux vies. Nos chemins se séparent de nouveau, nos pas s’en vont chacun dans leur direction, ni opposées, ni perpendiculaires, juste différentes. Adieu Monsieur Nespresso, merci pour ce moment futile et imperceptible, merci d’être et merci d’avoir nourri mon imagination en quête d’aventures intérieures improbables.

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